[CRITIQUE] It Comes At Night : Trompe-l’oeil

 

Après Krisha (2016), Trey Edward Shults signe le stupéfiant It Comes At Night. Loin d’être  le film d’horreur angoissant annoncé sur l’affiche, ce second long s’apparente davantage à un thriller psychologique qui trompe les spectateurs… Pour le meilleur. 

 Devant la scène d’ouverture de It Comes At Night, on semble être en terrain connu : un vieil homme en cadrage frontal respire difficilement, le corps couvert de furoncles et de cloques. Ses yeux cerclés de noir semblent vides, presque éteints. Face à lui, une femme protégée par un masque lui murmure de « lâcher prise ». On retrouve donc les conventions du genre horrifique : une épidémie contagieuse aux symptômes monstrueux et la mort qui plane sur chaque personnage. Par la suite, cette assimilation totale des codes se confirme grâce à l’installation progressive du cadre : une maison au fond des bois, un chien imposant qui aboie à chaque bruit suspect, et une porte qu’il est interdit d’ouvrir. Celle-ci est d’ailleurs reconnaissable grâce à sa couleur rouge, qui contraste avec les couleurs âpres et sombres de la photographie.

Mais si It Comes At Night pose d’abord les jalons de l’épouvante, c’est pour mieux s’en écarter par la suite. Car ici, pas d’invasion de zombies à la World War Z ou d’infectés répugnants comme dans 28 Jours Plus Tard. Ce qui semble intéresser Trey Edward Shults, ce n’est pas tant l’épidémie ravageuse qui semble sévir dehors, mais la réaction des personnages face à cette situation extrême. Le père, Paul, campé par Joel Edgerton, s’enferme ainsi dans une paranoïa froide et confie à son fils Travis de « se méfier de tout le monde, sauf de sa famille ». Au vu de cette ambiance anxiogène et de l’importance accordée aux traits de caractère des personnages, le film semble donc s’apparenter davantage à un thriller psychologique qui enfermerait les personnages dans une menace invisible et dans une forêt malveillante. Tel un cercle maléfique qui s’opposerait à un autre cercle, cette fois-ci familial, que les personnages vont tenter de recréer malgré la situation alarmante. Ainsi, l’arrivée d’un couple, Will et Kim et de son enfant Andrew est une occasion pour les trois personnages centraux de retrouver un semblant d’humanité, mais également de résistance par les liens familiaux et non par la violence.

Mais cette connivence retrouvée n’empêche pas l’anxiété de s’installer : car là où It Comes At Night excelle, c’est dans son épuration scénaristique et le mystère que cela instaure. On en sait très peu sur les personnages, et encore moins sur leurs motivations. C’est ce flou total qui donne toute sa force à l’intrigue et plonge également le spectateur dans une paranoïa similaire à celle du père. Même à la fin du film, certaines questions demeurent en suspens et c’est au spectateur d’y répondre. Ce parti-pris scénaristique pertinent permet d’ailleurs de jouer une fois de plus sur les codes de l’horreur, et de tromper encore plus le spectateur. Car ce qu’on attend d’habitude d’un film de genre, à savoir des images terrifiantes et suscitant le malaise, est ici repoussé dans l’esprit du jeune Travis. Celui-ci se représente ainsi des images mentales qui font écho à ses propres peurs : il s’imagine donc contaminé par l’épidémie dans ses cauchemars, dessine des têtes de mort et contemple avec effroi le tableau du Jugement Dernier. Ainsi, les caractéristiques du genre sont mises à l’écart et refoulées dans l’imaginaire du personnage, mais aussi du spectateur. Les monstres nocturnes de Wes Craven ou les zombies de Romero n’ont en effet pas besoin d’être montrés une énième fois, et il est donc plus judicieux de faire appel à la mémoire du cinéma et à l’intelligence collective pour se les représenter. Pour combler les silences et les hors champs, les non-dits du scénario et les regards vides, c’est donc à l’imagination de prendre le relais et de mettre à distance les attentes du spectateur. De plus, la complexité du personnage de Travis, qui épie Will et Kim et rôde dans la maison la nuit, en ajoute au trouble suscité par le film.

It Comes At Night fonctionne ainsi en trompe-l’œil, et ce jusqu’au titre : ce qui « vient la nuit » n’est pas un intrus malfaisant ou un fantôme terrifiant, menace attendue du genre, mais bien les visions mentales de Travis tout aussi angoissantes par le reflet qu’elles renvoient des craintes du héros. Et de l’épuration naît l’émotion.

 

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