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[FOCUS] Jeremy Renner : acteur incompris

A l’instar de Jake Gyllenhaal ou Ryan Gosling, Jeremy Renner fait partie de ces acteurs « caméléon » qui bénéficient d’une grande palette de jeu. Néanmoins, il semble exister une sorte de malentendu vis-à-vis de cet acteur : le public le retient davantage comme le « sixième Avenger », préjugé dû à son rôle dans certaines productions Marvel, ce qui lui confère une fausse réputation d’action man. Ainsi, les rôles plus ambitieux du comédien (Orlando dans The Immigrant, Gary Webb dans Secret d’État) restent dans l’ombre, alors même qu’ils témoignent de son goût pour les prises de risque. A l’occasion de la sortie de son nouveau film, Wind River, primé à un Certain Regard, revenons sur les deux facettes d’un acteur incompris.

 

L’action man ou la partie visible de l’iceberg

2010, Dolby Theater de Los Angeles. Kathryn Bigelow se voit auréolée de l’Oscar du Meilleur Réalisateur pour le haletant Démineurs. La réalisatrice d’Aux frontières de l’aube devient ainsi la première femme à remporter la fameuse statuette. Cette victoire relance également la carrière de son acteur principal Jeremy Renner : sa performance tendue d’un soldat shooté à l’adrénaline a remporté l’adhésion de la critique dès la sortie du film. Paradoxalement, Renner est célébré comme une révélation, un jeune espoir inconnu du public, alors même qu’il tourne depuis 1995. Mais peu importe. Galvanisé par le succès critique du film, le comédien multiplie les projets et attire même les grands studios.

Dans la foulée des Oscars, Jeremy Renner accepte ainsi d’apparaître dans plusieurs blockbusters. Grâce au coup de pouce de J.J. Abrams, qui l’avait auditionné pour un rôle dans Super 8, il signe d’abord pour Mission Impossible : Protocole Fantôme (2011), le quatrième opus de la franchise. Renner obtient une partition plus qu’intéressante dans cet épisode. Le film joue ainsi sur la duplicité et le mystère de son personnage William Brandt et s’appuie notamment sur un jeu de pouvoir entre celui-ci et Ethan Hunt (Tom Cruise). De plus, la dernière séquence agit comme une sorte de passage de relais entre Brandt et Hunt. A la sortie du film, la prestation de Renner est saluée, et son personnage semble le plus à même de reprendre la franchise si Tom Cruise désirait passer la main.

En 2015 sort Rogue Nation, le cinquième volet de la franchise. Jeremy Renner est encore une fois de la partie, mais son rôle est moins marquant que dans Protocole Fantôme : le film se repose davantage sur un nouveau personnage féminin campé par Rebecca Ferguson ainsi que sur les cascades de Tom Cruise, dont le corps athlétique semble résister à toutes les blessures. Le personnage de Jeremy Renner est donc mis à l’écart et n’apparaît plus que comme un second rôle sympathique, même si l’aura de mystère qui entoure Brandt est toujours palpable. De plus, à cause d’un emploi du temps trop chargé, l’acteur a annoncé ne pas pouvoir tourner dans le sixième épisode, dont le tournage bat son plein actuellement. Le passage de relais avec Cruise annoncé par l’épisode 4 semble donc compromis.

Mais ce n’est pas vraiment Mission Impossible qui vaut à Jeremy Renner sa réputation d’action hero. Ainsi, en parallèle de cette franchise, l’acteur a signé pour six films au sein de l’industrie Marvel. Il hérite du personnage de Clint Barton / Hawkeye, un archer membre du S.H.I.E.L.D. Suite à une courte apparition dans Thor (2011), l’acteur décroche son ticket pour Avengers (2012), premier film choral de Marvel destiné à regrouper ses plus célèbres personnages. Pour écrire et mettre en scène cette réunion super-héroïque, le studio fait appel à Joss Whedon, créateur de Buffy contre les vampires. Celui-ci a d’ailleurs déjà travaillé avec Renner sur un épisode d’Angel en 2000. Les deux hommes ont donc la lourde tâche de rendre Hawkeye crédible et attachant aux yeux du public, car Barton est le personnage le moins connu de tous les super-héros présentés. Mais cela ne semble pas déranger Jeremy Renner, qui déclarera lors de la tournée promotionnelle : « [Hawkeye] est un loup solitaire, un sniper qui reste des heures planté sur le toit d’un immeuble. Il est bien moins spectaculaire que les autres héros, et forcément son impact est moins évident ». Néanmoins, malgré un scénario efficace, Clint Barton peine à exister au sein du film et se retrouve bientôt noyé sous les répliques sarcastiques d’Iron Man, les coups de colère de Hulk et le charisme de Captain America. Dans les articles écrits sur Avengers comme dans les commentaires des spectateurs, le personnage de Jeremy Renner se retrouve souvent oublié et, comme pour Mission Impossible, l’acteur se retrouve vite cantonné au rang de second rôle.

Néanmoins, avec la sortie de la deuxième aventure collective des Avengers, L’Ère d’Ultron (2015), le personnage bénéficie à la surprise de certains d’une partition bien plus intéressante. Cela est dû à la révélation de la vie privée d’Hawkeye, qu’on découvre marié et père de trois enfants. Ce détail apparemment anecdotique et surtout inédit par rapport aux comics apporte néanmoins une dimension supplémentaire au personnage : celui-ci apparaît comme le plus humain des Vengeurs, et de surcroît le seul à pouvoir mener une vie normale en dehors de ses missions secrètes. Barton possède donc un double-regard sur la situation : celui du super-héros, mais aussi de l’humain.

L’ajout de cette sous-intrigue pourrait permettre à Renner de mettre fin à sa réputation de second rôle fade. Hélas, Hawkeye retourne bientôt dans l’ombre. Dans sa dernière apparition chez Marvel, à savoir Captain America Civil War (2016), le personnage apparaît une heure avant la fin du film et n’a pas grand-chose à défendre, mis à part quelques répliques bien senties. On retrouvera le protagoniste l’an prochain dans Avengers Infinity War. Malheureusement, le nombre conséquent de super-héros annoncés ne donne pas espoir d’un avenir à la mesure du personnage.

Jeremy Renner souffre donc depuis plusieurs années d’un traitement inégal dans les blockbusters dans lesquels il joue. Dans Avengers comme dans Mission Impossible, l’acteur ne parvient pas toujours à trouver sa place. Mais paradoxalement, certains spectateurs semblent ne le connaître que pour ces rôles. Il ne s’agit évidemment pas d’incriminer Marvel pour cette réputation, puisque leurs productions sont souvent de très bonne qualité et Joss Whedon s’est efforcé de donner une meilleure représentation de son protagoniste. Néanmoins, Clint Barton, bien qu’intéressant dans son passé et ses motivations, est moins impressionnant que d’autres héros et se fond souvent dans le collectif, puisque ces films reposent de plus en plus sur une dimension chorale. La carrière d’action man de Renner étouffe malheureusement ses rôles dans certains long-métrages indépendants. Car certains ignorent ses capacités d’acteur dramatique.

Le registre dramatique ou une palette de jeu méconnue

 « J’aime les personnages imprévisibles, et j’aime être imprévisible dans les films que je fais » déclare Jeremy Renner à propos de son métier. Il est vrai que lorsqu’on se penche sur certains films de sa carrière, la diversité des genres et des personnages est assez intéressante. De même, l’acteur a collaboré avec certains des réalisateurs les plus talentueux de leur génération. Jugez plutôt : Asia Argento, Catherine Hardwicke, Kathryn Bigelow, David O. Russell, James Gray et plus récemment Denis Villeneuve. Renner cultive donc une préférence certaine pour les rôles ambitieux et les metteurs en scène au style assumé. Ces collaborations sont le plus souvent fructueuses et produisent des pépites du cinéma indépendant américain.

C’est néanmoins avec un cinéaste quasi inconnu que Renner signe l’une de ses performances les plus justes. Ainsi, en 2005, les festivaliers de Toronto découvrent un petit film dramatique : Twelve And Holding, depuis présenté à Deauville et au Seattle International Film Festival. Son réalisateur, Michael Cuesta, avait déjà fait sensation à Sundance quelques années plus tôt avec le controversé L.I.E : Long Island Expressway (2001), qui décrivait la relation ambigüe entre un adolescent (Paul Dano) et un prédateur sexuel (Brian Cox). Cuesta revient ainsi avec un deuxième long qui traite de la destinée de trois adolescents, Jacob, Malee et Leonard, après la mort tragique de leur meilleur ami. Jeremy Renner y incarne Gus Maitland, un ancien pompier traumatisé par un drame qui va attirer l’attention de la petite Malee. A travers des scènes émotionnellement difficiles (la séquence finale chez sa psy), Renner livre une prestation à fleur de peau, aux côtés de jeunes acteurs inconnus. Désormais quasiment introuvable en DVD, Twelve And Holding est néanmoins une petite pépite, à la fois délicate et cruelle, sur les obsessions adolescentes et le passage à l’âge adulte.

Quelques années plus tard, c’est avec le cinéaste new-yorkais James Gray que Renner collabore avec The Immigrant (2013). Ce drame historique décrit l’arrivée d’une émigrante polonaise (Marion Cotillard) à Ellis Island dans les années 1920. Elle y rencontre le mystérieux Bruno (Joachin Phoenix, fidèle au réalisateur depuis The Yards), ainsi qu’un magicien, Orlando, campé par Renner. D’une similitude troublante avec La Strada de Fellini dans son intrigue comme dans son triangle amoureux, le film bénéficie d’une photographie très old school de Darius Khondji et d’une mise en scène irréprochable. Encore une fois, Renner illumine le film par sa présence mystique et apporte une lueur d’espoir à ce récit désenchanté. James Gray déclarera d’ailleurs à son propos : « C’est pour moi un acteur incroyable, plein de charme et de danger. Il est brillant et j’adore sa prestation dans le film ». Présenté à Cannes en 2013, le film sort en France quelques mois plus tard, mais sa distribution médiocre aux Etats-Unis gâchera sa carrière en salles outre-Atlantique.

L’année suivante, c’est avec un film fortement politique que Renner revient sur les écrans, cette fois avec la double-casquette d’acteur / producteur. En effet, pendant le tournage d’Avengers, celui-ci reçoit le scénario de Kill The Messenger (Secret d’État en V.F), écrit par Peter Landsman. Celui-ci retrace le combat du journaliste Gary Webb, qui a découvert l’implication de la CIA dans un trafic de drogue aux États-Unis, fruit d’une collaboration avec les rebelles du Nicaragua. Webb a risqué sa vie pour révéler cette vérité incroyable à travers une série d’articles, Dark Alliance. Une affaire quasi inconnue du grand public car étouffée par les responsables du trafic, qui ont tenté de faire taire le journaliste. Sonné par cette histoire dont il n’avait jamais eu vent, Renner accepte le rôle principal et endosse également la casquette de producteur exécutif pour garantir au long-métrage une sortie en salles. « Le film dessine le portrait d’un homme vulnérable, avec ses zones d’ombre et son côté intrépide. Gary Webb avait foi en son métier. Il mettait un point d’honneur à dénoncer ce qui devait l’être, même si cela risquait de lui nuire sur un plan personnel », déclare-t-il à propos de son personnage.

A la réalisation, il retrouve le cinéaste de Twelve And Holding, Michael Cuesta, désormais à la tête de la série Homeland. Malgré un tournage houleux (l’équipe aurait reçu des lettres anonymes leur demandant d’arrêter les prises de vue, preuve que cette affaire n’est pas un objet mémoriel froid), le film sort en octobre aux États Unis et en novembre en France. Renner y incarne un personnage complexe et contrasté, et Cuesta témoigne encore une fois d’une grande maîtrise dans la mise en scène, notamment dans un dernier plan particulièrement subtil. A défaut d’être à nouveau nommé aux Oscars, Renner prouve grâce à ce film son investissement dans les longs-métrages qu’il tourne et son goût pour les rôles exigeants.

Bien plus qu’un simple second couteau dans les films d’action, Jeremy Renner a ainsi prouvé à plusieurs reprises l’étendue de son talent dans d’autres long-métrages hélas moins connus du grand public. Le succès récent de Premier Contact (2016), où il campait un scientifique aux côtés d’Amy Adams, ainsi que la sortie de Wind River (30 août) pourraient changer la représentation que le public se fait de lui. D’autant plus que sa prestation dans le premier film du scénariste Taylor Sheridan (Comancheria, Sicario) a déjà été saluée par Variety et IndieWire. Jeremy Renner va t-il enfin prouver au plus grand nombre qu’il n’est pas que « l’archer d’Avengers » ? On l’espère, en tout cas.

 

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