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[FOCUS] La complexité du cinéma iranien

Le cinéma iranien est un sacré paradoxe. D’un côté les cinéastes iraniens sont de plus en plus reconnus à l’international et notamment ces dernières années dans les festivals les plus prestigieux mais derrière cette réussite apparente, le gouvernement iranien scrute chacun des films à la loupe et nombreux sont les films censurés chaque année. Et pour les chanceux qui arrivent à exporter leur film à l’international, l’état n’hésite pas à sévir en leur infligeant jusqu’à parfois des peines de prison. Des décisions qui paraissent insensées aujourd’hui alors que le cinéma iranien n’a jamais autant attiré les foules. De ce fait, une nouvelle vague de cinéastes usent d’astuces plus intelligentes les unes que les autres pour contourner les règles de censure et pouvoir montrer une autre facette de l’Iran. 

L’Iran à la conquête du monde

Il est bon de distinguer deux types de cinéma en Iran. D’une part un cinéma populaire, souvent financé par l’état Iranien et rarement exporté à l’international – et lorsqu’ils le sont cela provoque des remous comme pour le film Mahomet diffusé à Montréal et hué par des manifestants présents ce jour-là, et de l’autre des films d’auteurs souvent destinés à la censure et qui trouvent leurs financements dans des coproductions et festivals étrangers.

Mais malgré cette censure omniprésente, on ne peut que souligner l’abondance de ces nouveaux films iraniens, La plupart sont de qualité et sont désormais reconnus à l’international. En 2016 à Cannes on retrouvait Un Vent de liberté de Behnam Behzadi nommé dans la catégorie Un Certain Regard. Quant à Asghar Fahradi, il repartait avec le Prix du scénario pour Le Client tandis que son interprète principal obtenait le Prix d’interprétation masculine. L’année suivante, c’est un coup de tonnerre à Hollywood quand Le Client obtient l’Oscar du meilleur film étranger alors que son réalisateur a décidé de boycotter la cérémonie après le décret anti-immigration de Donald Trump. Plus récemment, le 70e Festival de Cannes décernait le prix Un Certain Regard à Mohammad Rasoulof pour Un homme intègre ainsi que le 2e Prix de la cinéfontation pour Heyvan de Bahram Ark. La Berlinale a quant à elle remis le Prix Amnesty International pour Des rêves sans étoiles de Mehrdad Oskouei.

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Asghar Fahradi

Un rayonnement à l’international qui met aussi malheureusement en lumière une « dictature » du cinéma, en place depuis les années 80, et qui est souvent plus subjective qu’autre chose.

Une censure iranienne aux contours imprécis

Depuis dix ans, ce sont plus de 25 films qui ont été censurés par la République islamique et on n’évoque pas encore les scénarios refoulés dès le début. Dans les années 80, c’est le ministère de la Culture et de l’Orientation islamique qui s’occupait d’accorder une licence aux films qui leur permettait alors d’être exploités sur le territoire iranien. Toutefois à cette époque, les textes de loi concernant les règles de censure ne se referaient qu’à la « morale islamique ». Ce n’est qu’en 1996 puis 2005 que les règles se sont endurcies et que la Haute Instance du Cinéma a été crée.

Pour obtenir cette fameuse licence, il faut tout d’abord obtenir l’autorisation de tourner le film. Pour cela, il faut soumettre le scénario à la commission d’examen du ministère de la Culture et de l’Orientation islamique qui décide si le scénario est conforme ou non. S’il ne l’est pas, les membres de la commission demandent à ce que des changements soient faits sinon ils décident directement que le scénario n’est pas valable.

Une fois l’autorisation accordée, il faut de nouveau passer devant une autre commission qui vérifie que le film tourné correspond au scénario initial. Ils ont également un droit de censure sur certaines scènes et peuvent demander à modifier ces dernières avant d’accorder ou non une autorisation de diffusion.

Après cette longue bataille, la partie n’est pas encore gagnée puisqu’il est arrivé plus d’une fois que certains films ayant obtenus toutes les autorisations se retrouvent malgré tout interdis de diffusion en Iran. Comment est-ce possible ? Il suffit qu’un ayatollah puissant s’oppose au film et il se retrouve blacklisté. D’autres instances ont également ce pouvoir comme un groupe détenant plusieurs cinémas, des universités religieuses ou encore la police. À croire qu’une commission de la censure ne sert pas à grand chose sachant que chacun peut y apposer son refus. Et comme si cela ne suffisait pas, la liste des choses qu’on ne peut montrer à l’écran est bien longue : la femme doit constamment être couverte de manière islamique, il ne doit y avoir aucun contact physique entre un homme et une femme, pas de drogue ni d’alcool, les religieux doivent être montrés de manière positive… Des interdits qui peuvent paraître absurdes sachant que certains réalisateurs proches du régime iranien ont généralement l’autorisation de filmer certains sujets tabous puisque le film tend et se place du côté de l’autorité.

Et pour ceux qui oseraient défier l’autorité, la sentence est sans appel. Fin 2010, le réalisateur Jafar Panahi est condamné à six ans de prison pour avoir commencé à réaliser un film sur ce qui a suivi la réélection controversée du président Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009 et a été contraint d’arrêter de filmer, d’écrire de scénarios, de voyager à l’étranger ou de donner des interviews pendant les vingt prochaines années. Plus récemment, c’est le cinéaste Mohammad Rasoulof récompensé à Cannes qui a été convoqué par la justice après s’être fait confisqué son passeport à l’aéroport de Téhéran quelques jours auparavant. En octobre 2001, le réalisateur avait été condamné à un an de prison pour « activités contre la sécurité nationale et propagande ».

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Mohammad Rasoulof

Cette dictature de la censure a donc fait émerger de nouveaux cinéastes qui, habilement, arrivent à contourner les règles imposées pour pouvoir être diffusés à l’international et recevoir les financements nécessaires.

Ces nouvelles manières de contourner la censure

Lorsque le Code Hays a été instauré aux Etats-Unis au milieu des années 30, les cinéastes n’ont pas attendu bien longtemps avant d’essayer de trouver des techniques et astuces pour contourner ces règles et pouvoir être diffusé. A contrario de l’Iran, les pays étrangers se veulent comme une terre d’accueil pour ces cinéastes opprimés, puisqu’en 1991 le Festival de Cannes accueillait le premier film iranien. Depuis l’Iran est souvent représenté dans les différents festivals et des aides ont notamment été mises en place pour financer ces films.

Quant aux cinéastes, ils redoublent d’ingéniosité pour suggérer ce qui est normalement interdit à l’écran comme l’a expliqué Abdolreza Kahani à France 24 : « Je me rappelle également d’un film dans lequel un jeune homme marchait en direction de sa chérie pour l’embrasser, en extérieur. La caméra bougeait, donc quand il est arrivé à sa hauteur, le couple était caché par un arbre. On peut supposer qu’ils se sont enlacés derrière cet arbre » ou encore l’idée de filmer une porte fermée pour suggérer le viol. Malheureusement ces subterfuges trouvent rapidement leurs limites et l’imagination des cinéastes est mise à rude épreuve si bien que certains n’hésitent pas à braver les interdits à l’image. Certains diffusent les extraits censurés sur internet ou parfois même des films entiers comme Mohammad Shirvani qui a diffusé son film sur Instagram.

Bande-annonce de Kami’s Party (2013) réalisé par Mohammad Shirvani

Quant à Jafar Panahi, il n’a pas hésité à filmer Téhéran en caméra cachée dans sa voiture, qui faisait office de taxi, alors qu’il a l’interdiction formelle de faire un film. La République islamique a bien tenté d’empêcher la diffusion du film à Berlin mais rien n’y fait. Le film a été diffusé dans plus de trente pays et a reçu un bel accueil. D’ailleurs le réalisateur n’en est pas à son coup d’essai puisqu’en 2011 il a réussi à sortir le film Ceci n’est pas un film en l’ayant mis dans une clé usb cachée dans un gâteau.

Aujourd’hui on peut prendre l’exemple de Téhéran Tabou actuellement au cinéma réalisé par Ali Soozandeh. Afin d’afficher au grand public les restrictions et tabous qui pèsent sur la population iranienne, le réalisateur allemand d’origine iranienne a tourné son film en rotoscopie, c’est-à-dire que de vrais acteurs sont filmés sur fond vert puis sont modifiés pour leur donner cet aspect dessiné. Les décors quant à eux sont incrustés par la suite. Une manière pour lui de donner plus de réalisme à son film, mais également contourner la censure iranienne car « tourner en Iran n’était pas possible » et selon lui il était impensable de tourner dans un autre pays puisqu’il n’y aurait pas eu la même atmosphère propre à  celle de Téhéran.

Bande-annonce de Téhéran Tabou (2017) réalisé par Ali Soozandeh

Cette pression constante de la censure pèse énormément sur les réalisateurs qui deviennent tout de même de plus en plus réticents à tourner des films et qui finissent par s’auto-censurer pour éviter toutes représailles.

Le cinéma iranien est un cinéma à double facette. Tantôt fascinant et reconnu à l’échelle mondiale, tantôt opprimé et censuré, il y a malgré tout quelques failles que l’Iran ne peut résoudre tant le besoin et l’envie de certains cinéastes les poussent à devenir créatif pour montrer ce qui n’est pas montrable en Iran. Malgré un régime visiblement plus souple, les restrictions sont bien plus présentes qu’on veut bien nous le montrer confie Ali Zoozandeh.

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