[CRITIQUE] Detroit : Plongée dans l’enfer de 1967

Bien avant sa sortie en France, Detroit, le nouveau film de Kathryn Bigelow, faisait déjà polémique outre-Atlantique. En cause, la légitimité de la réalisatrice blanche à pouvoir traiter un sujet concernant la population afro-américaine. D’ailleurs, de nombreux magazines ont sous-entendu que seul un réalisateur ou une réalisatrice noir(e) pouvait faire un film sur la ségrégation raciale. Une polémique sur laquelle la réalisatrice a rapidement répondu : « Suis-je la mieux placée pour raconter cette histoire? Certainement pas. Mais j’ai pu le faire, alors que cela faisait cinquante ans que cette histoire attendait d’être racontée ». Mais alors, est-ce que cette soi-disante « barrière ethnique » a eu des répercussions sur la qualité du film ? 

Le film commence en couleur et en animation. Une ambiance chaleureuse, pleine d’assurance, à l’image de la population afro-américaine qui migre vers le nord pour trouver du travail. Une population pleine d’espoir de rêves qui déchante rapidement lorsque les tensions raciales se font de plus en plus oppressantes. En août 1965, de violentes émeutes éclatent à Los Angeles. Deux ans plus tard, ces émeutes migrent jusqu’à Detroit après des années de frustration. C’est dans cette violence que s’inscrit les évènements de Detroit (dont une partie a été reconstituée à partir des témoignages des personnes présentes ce soir-là à l’Alger Motel). Une soirée privée a lieu pour fêter le retour d’un vétéran du Vietnam, la fête bat son plein, la musique rythme les discussions et les rires jusqu’à ce que la police intervienne et arrête toutes les personnes présentes. Certains policiers en profitent même pour avoir les mains baladeuses. C’est l’étincelle de trop, celle qui a tout déclenché. La population commence alors à sortir dans les rues, à s’insurger, à brûler et à piller. En pleine nuit, des coups de feu sont entendus près de l’Algers Motel, les forces de l’ordre interviennent et arrêtent toutes les personnes présentes. Le début d’un cauchemar où règnera violence, intimidation et sadisme. Au final ? Trois personnes non armées sont retrouvées mortes et les autres seront blessées et traumatisées à vie.

Un regard acerbe mais intelligent

Dans ce huit-clos étouffant, on y retrouve Larry Reed, leader du groupe ‘The Dramatics’, promis à une grande carrière avec sa voix d’or qu’on retrouve au début du film. Il s’apprête à chanter devant une salle comble mais des émeutes contraignent le public à rentrer chez lui. Larry monte tout de même sur scène, se mettant à chanter seul devant une salle qui s’éteint petit à petit, reflet d’une société afro-américaine qui n’arrive pas à faire entendre sa voix. L’agent Krauss est la figure d’autorité mais aussi celle qui effraie. Avec son visage enfantin, il semble encore bien naïf, rendant ainsi son personnage bien plus complexe qu’un simple policier raciste. Et d’un autre côté on retrouve l’agent Dismukes, travaillant comme agent de sécurité à mi-temps, qui est dans une position bien délicate étant lui-même afro-américain, et se retrouvant du côté de l’autorité, n’assistant qu’impuissant à cette torture qui se déroule sous ses yeux.

Il aurait été facile de prendre position surtout lorsqu’un film aborde la ségrégation raciale mais Kathryn Bigelow a l’intelligence de nuancer son propos tout au long du film pour que Detroit ne soit pas un pamphlet contre la police américaine blanche. Dans ce monde visiblement sans avenir teinté de noir et blanc (au sens figuré du terme), Bigelow apporte ses touches de gris dans ses personnages. Distinguant ainsi les forces de l’ordre (la police de Détroit, la garde nationale…), des policiers blancs respectant les droits civiques, des noirs très bien intégrés à la société, des noirs et blancs qui se côtoient dans des salles de spectacle… La réalisatrice évite la généralisation d’une révolte et d’une pensée qui ont profondément bouleversé les Etats-Unis et qui, malheureusement, sont toujours d’actualité. Cinquante ans plus tard, force est de constater que le pays de l’oncle Sam est toujours vecteur de violences raciales, Detroit s’inscrivant alors comme un cri de colère face à une justice aveugle. On regrettera d’ailleurs la dernière partie du film qui aurait eu le mérite de s’attarder un peu plus sur les tenants de ce procès qui a eu lieu contre ces trois policiers accusés de meurtre.

Avec Detroit, la doublement oscarisée Kathryn Bigelow signe une oeuvre majeure, percutante et nécessaire qui ne fait que confirmer le talent de cette réalisatrice lorsqu’il s’agit de dépeindre les affres de notre monde. Est-ce qu’une femme réalisatrice blanche peut aborder des émeutes raciales qui ont bouleversé tout un pays ? Oui et elle le fait à merveille.

Détroit de Kathryn Bigelow, Etats-Unis, 2017, 2h23
Actuellement en salles

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