Focus

[PORTRAIT] : John Carpenter, un orfèvre engagé

Impossible de ne pas admettre cette putain d’évidence : John Carpenter est l’un des plus grands maitres de l’histoire du cinéma ricain, au même titre qu’un John Ford, un Howard Hawks, un Alfred Hitchcock ou d’un Sam Peckinpah. Un orfèvre du septième art à la filmographie de caractère pourtant souvent plagié, incompris voir même boudé par Hollywood et le public en salles, alors qu’ils vouent un culte sans borne à la plupart de ses péloches (allez comprendre le peuple américain…). Le réalisateur – tout comme l’homme – est une figure à part du cinéma, un auteur très engagé, mais honnête. Et comme toute figure atypique, la carrière de  » Big John  » est parsemée de déceptions, de réussites, et de nombreux hauts et bas.

Entre succès et échecs, films indépendants, hommages à ses pairs et commandes de grosses majors, toutes ces œuvres se basent majoritairement sur deux axes descriptifs fondamentaux : soit un groupe ou une communauté aux prises avec un élément extérieur déstabilisant et menaçant, ou une figure solitaire confrontée à un environnement hostile. Axes qui ont pourtant tous un un point commun. Soit une réflexion sociale et politique sur le monde qui nous entoure (et donc surtout les USA), le tout teinté de fantastique ou d’horreur.
Et s’il a choisi de dévouer la quasi-intégralité de sa filmographie au cinéma de genre, c’est pour mieux en utiliser sa violence inhérente, et exprimer sa vision beaucoup plus pessimiste (mais réaliste) de la nature humaine.

Les premiers efforts

13

Le John a commencé très tôt à s’intéresser au cinéma. À quatorze ans, il réalisera ses premiers courts métrages – avec la caméra que lui avait offerte son père -, avant d’intégrer la prestigieuse USC, en Californie, dont il sortira diplômé.
Là-bas, il perfectionnera sa technique d’écriture, de montage, de réalisation, mais surtout de composition (son père, également musicien, lui avait appris les fondamentaux), pas un petit détail quand on sait que le bonhomme a par la suite composé en solo, la plupart des bandes originales de ses propres films. Sa première réalisation, qui sera en même temps son œuvre de fin d’étude, Dark Star, débarquera dans les salles US en 1974.
Petite comédie noire conçue au départ comme un court (qui deviendra un long métrage grâce à l’appui financier du producteur Jack H. Harris), le film permettra au wannabe cinéaste de se faire un petit nom autant que de se rôder (il en signe le script avec Dan  » Alien  » O’Bannon, la réal et le score), avant son premier vrai gros projet, Assaut, une relecture moderne du cultissime Rio Bravo de son idole Howard Hawks.

4

Tendu, audacieux, le film traite d’un lieutenant de police dont le commissariat (le fameux Central 13, comme le surlignera son excellent remake en 2004) est assiégé par un gang, qui le prive de téléphone et d’électricité. En infériorité, et seul survivant avec deux femmes et deux prisonniers, il se verra contraint de les armer et de lutter avec eux pour avoir une chance de s’en sortir. La bande, qui marque sa première collaboration avec sa fidèle productrice Debra Hill, est un échec cuisant sur le territoire américain – ce ne sera pas le premier – mais un vif succès au box-office Européen.
Et quelques temps après son hommage télévisuel à Alfred Hitchcock – Meurtre au 43eme étage -, il mettra en boîte rien de moins que LE film qui révolutionnera le cinéma horrifique (pour lui offrir, avec Black Christmas, le sous-genre slasher) : Halloween, La Nuit des Masques, son billet au panthéon du culte et des cinéastes les plus en vues de l’époque.

La voie  » temporaire  » du succès

5

《 Je voulais faire depuis longtemps un film effrayant, et c’est Psychose qui m’a donné envie de faire Halloween. J’ai simplement ajouté au film d’Hitchcock une dimension surnaturelle en faisant du tueur masqué une incarnation du mal 》

Librement inspiré de Psychose, filmé au cœur de l’action (faisant de facto de la caméra, un acteur à part entière), effrayant au possible, violent et sadique – mais pas gore pour autant -, Halloween et son tueur masqué Michael Myers, met (enfin) critiques et spectateurs d’accord sur une oeuvre de Carpenter. Créant simultanément une figure cinématographique importante (la  » Scream-Queen « , ici la belle Jamie Lee Curtis), un serial killer culte (Michael Myers), un theme song célèbre et obsédant (grâce aux accords que lui avait appris son père, au piano, lorsqu’il était enfant), et l’une des franchises horrifiques les plus prolifiques (les 325 000 dollars transformées en 47 millions auront très vite convaincu Moustapha Akkad de développer d’énièmes suites du sanglant tueur à la face de lune), Carpenter accèdera directement au rang de superstar, et de réalisateur digne d’intérêt pour les majors Hollywoodiennes.

Après un second passage par la case télévision, avec Le roman d’Elvis (qui lui permettra de faire la connaissance de son plus fidèle acteur et ami Kurt Russell), il réalisera Fog en 1980, sympathique péloche fantastique où le brouillard incarne une entité active et maléfique, un hommage marqué autant aux écrivains Edgar Allan Poe et H.P Lovecraft (ses auteurs favoris) qu’aux bandes dessinées horrifiques des années 50, qui obtiendra un honnête succès en salles.

maxresdefault

Un an plus tard, il monte d’un cran dans le cinéma engagé tout en restant gentiment dans les clous du divertissement populaire, en tournant New-York 1997, l’un de ses plus gros succès, et une de ses œuvres les plus complètes.

《 Snake Plissken symbolise la liberté totale sans entrave, sans la moindre contrainte sociale. 》

Dès sa sortie, la péloche est instantanément propulsée au rang de film culte, autant grâce à la force d’un scénario mêlant action et brulot politico-sociale (il y dépeint une Amérique repliée sur elle-même, sectaire et réactionnaire, administrée par la pègre et « dirigée » par un président lâche.), mais aussi grâce à la partition habitée d’un Kurt Russell monumentale en Snake Plissken (qui deviendra un personnage encore plus culte que le film en lui-même).

6

Un bad guy au passé trouble mais capable de se battre corps et âme pour défendre une cause qu’il trouve juste, fait voler en éclat l’image du héros américain lisse et bon sous tout rapport, qu’Hollywood avait (et a toujours) l’habitude de nous servir.

La phase Hollywoodienne

Devenu une  » valeur sûre « , Carpenter va très logiquement répondre aux sirènes d’Hollywood et cornaquer son premier projet de studio… et quel projet, le remake de La chose d’un autre monde de Christian Nyby et Howard Hawks, de loin son meilleur film : The Thing.

6

Sommet d’horreur paranoïaque s’attachant au destin funeste d’une équipe de chercheurs américains basé en Antarctique, attaquée par une forme de vie extraterrestre métamorphe; The Thing est un pur chef d’oeuvre qui prend le parti de la suspicion généralisée et de l’absence de solidarité dans le groupe pour incarner un moment de cinéma aussi tendu qu’il est radical et tendu qu’effrayant.

Sans happy-end plombant, avec une distribution exclusivement masculine (Kurt Russell et Keith David en tête), des effets spéciaux hallucinants signés par un Bob Bottin alors au sommet de son art, une image nihiliste de l’âme humaine et une musique composée par Ennio Morricone, le métrage sort à l’été 1982 au cinéma, en face d’un E.T battant tous les records… Logiquement, le film se banane dans les salles, la critique passe à côté de son propos (encore plus logique) et il ne trouvera son public qu’au moment du grand boom de la VHS, qui lui offrira son statut de culte.

Se remettant difficilement de cet échec (il reprenait l’une des oeuvres phares de son idole absolue), il tournera coup sur coup entre 1983 et 1984, les brillants Christine et Starman. Le premier, adaptation fidèle et grisante du roman éponyme de Stephen King (projet sur lequel se retrouve le réal, un peu par hasard mais surtout contre son gré), traite d’un lycéen un peu loser, Arnie Cunningham (bluffant Keith Gordon) qui achète une Plymouth Fury de 1958; une caisse qui se révèle avoir des pouvoirs surnaturels, et un amour sacrément prononcé pour ses propriétaires.

7

Le second, film de commande bien plus émouvant (qu’il considère comme son film le plus Hollywoodien), est une sorte de  » E.T  » adulte à l’apparence humaine et incarné par l’excellent Jeff Bridges (à l’origine le rôle était prévu pour Kevin Bacon). Soucieux de redorer son blason au près des producteurs, des critiques et du public, Carpenter se lancera deux ans plus tard dans un projet plus personnel et surtout méchamment ambitieux : la grosse production Jack Burton et les Griffes du Mandarin, blockbuster Hollywoodien qui prend justement, le contre-pied de toutes les autres grosses prods de l’époque.
Véritable hommage au cinéma d’action asiatique (qu’il admire), mélangeant des styles improbables (le kung-fu, l’aventure, le fantastique, la parodie et la comédie), dans un univers comic-book, et porté par un Kurt Russell génial en gros bourrin à l’humour lourdingue, égoïste et macho (l’antihéros américain à la Indiana Jones, qui n’est même pas le vraiment héros du film); Jack Burton, jouissif à mort, se gamelle mignon au B.O. US et deviendra, comme The Thing plus tôt, un monument du culte grâce au boom de la VHS.

8

Mal aimé le Big John ? Pas loin…

Incompris, désabusé au moins autant par les affres d’Hollywood la putain que par le désamour du public américain, le cinéaste boycotte les grosses majors et revient vers un cinéma plus indépendant, à l’image de ses débuts, et signera en l’espace d’une année (1988, même si le second est sortie en 1989 par chez nous), rien de moins que deux de ses plus bouillants efforts. Tout d’abord Le Prince des Ténèbres, petit bijou d’épouvante terrifiante et glaçante, centré sur le fils de Satan attendant sa libération d’un cylindre, conservée dans une église désaffectée de L.A (pour lequel il retrouve son autre acteur fétiche, le regretté Donald Pleasence); puis Invasion Los Angeles, film d’invasion extraterrestre dépouillé, bricolé et frontal dans sa critique acerbe du pays de l’Oncle Sam et, plus directement, société de consommation.

Les années 90 : Incompréhensions et lassitude

They-Live

Lessivé par le système, Carpenter ne reviendra pas avant 1992 et son palot Les Aventures d’un Homme Invisible, nouveau film de commande avec le comique Chavy Chase, qui n’a d’intérêt que pour sa critique du business man des 90’s et ses effets spéciaux plutôt léchés.
Deux ans plus tard, et après un nouveau passage sur le petit écran avec le téléfilm à sketches Petits Cauchemars avant la Nuit, il tournera l’excellent L’Antre de la Folie – son film le plus réussi des 90’s – avec Sam Neil, sublime métrage sur les interrogations entre le fantastique et la réalité, très personnel (le réalisateur y met vraiment beaucoup de lui-même, notamment son amour pour l’univers de H.P. Lovecraft.) et passionnant. Le dernier vrai bon film d’un faiseur de rêve qui a vite senti que ses belles heures étaient derrière lui.
Moins impliqué, moins tranchant, son terne remake en 1995 du Village des Damnés – bide monumental en salles -, à peine sauvé par la présence lumineuse de Christopher Reeve (avant son terrible accident) et une vision intéressante d’enfants inhumains.

Acculé mais plus en brouille que jamais avec le système, il lâchera un dernier doigt d’honneur à Hollywood de la main de son alter-égo rebelle Snake Plissken, avec Los Angeles 2013, suite décalée et personnelle à mort.

9

Comme Snake, Big John est fatigué, usé par le système qui l’entoure, il n’est plus capable de réitéré son exploit passé (sa mission pour Snake, son film pour lui), et dans un dernier acte d’anarchiste pur et dur, par le bais de son héros, il règle ses comptes avec la machine Hollywood, l’Amérique libérale et puritaine qu’il exècre, dans un discours tout en colère et lassitude.
Sortie en même temps que le hit monstrueux Independance Day, le film sera un bide retentissant, anéantissant douloureusement la carrière de Carpenter mais aussi celle de Kurt Russell. La goutte de pisse qui a fait déborder la cuvette à ses yeux…

D’ailleurs, ses deux derniers films avant son long mutisme cinématographique, Vampires et Ghosts of Mars, seront tout aussi nerveux, colériques qu’impersonnels et portés par cet esprit un brin  » je m’en foutiste « .

10

L’un traite d’un esprit subversif, l’origine du mythe des vampires par l’église et le Vatican, l’autre d’un groupe hétéroclite de flics et de mercenaires (commandé par une femme et un hors-la-loi black), luttant contre des humains barbares, possédés par un virus  » marsien  » qui les fait se mutiler et se lacérer la peau.
Loin d’être de la trempe de ses meilleures bandes sans forcément laisser totalement indifférent non plus, les deux films seront dans la continuité de toutes ces autres œuvres :  sans doute meilleur que le produit formaté Hollywoodien, mais sévèrement boycotté en salles par un public incompréhensif (mais surtout incompréhensible).

Le dernier souffle d’un anarchiste

11

Après l’accueil glacial de Ghosts of Mars, il aura fallu attendre dix ans dix années pour revoir le cinéaste derrière un projet sur grand écran, et relever le défi que comporte les épreuves dantesques d’un tournage. Durant cette décennie d’absence / repos du guerrier, il peaufinera de manière un poil maladroite son influence sur le cinéma contemporain en acceptant et en travaillant sur l’élaboration des remakes de ses œuvres, parfois réussis (Assault sur le central 13 de Jean-Francois Richet, Halloween de Rob Zombie), parfois moins (le prequel moyen de The Thing de Matthijs van Heijningen Jr, ou le vilain Fog avec Tom  » Smallville  » Welling).
Mieux, entre deux remakes, il réalisera pour le fun, deux des plus beaux exercices de styles des Masters of Horrors, excellente séries de courts métrages regroupant la fine fleur des cinéastes horrifiques.

Mais c’est 2011 qui marquera véritablement son retour, par la petite porte, avec The Ward, honnête péloche horrifique sous fond d’esprit maléfique dans un hôpital psychiatrique, pour lequel Carpenter déverse toujours autant sa colère légendaire, avec certes moins de maitrise que par le passé, même s’il filme avec amour la Scream-Queen la plus adulée de la nouvelle génération, Amber Heard.

12

Pas suffisant en revanche pour redonner le goût du cinéma au bonhomme, qui aligne les projets sans lendemain depuis, un douloureux constat quand on sait que le cinéma de genre peine douloureusement à se renouveler, malgré quelques petites exceptions notables.

Qu’on se le dise, la patte anarchiste et marginale de Carpenter manque cruellement, alors s’il te plaît Dude, si jamais tu lis ces lignes, retrouves vite ton mojo et reviens, reviens !

3

0 comments on “[PORTRAIT] : John Carpenter, un orfèvre engagé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :