Focus

[PORTRAIT] : Edgar Wright, Le fantastique cinéaste geek

Dans la catégorie des cinéastes geek (rien de péjoratif là-dedans), Edgar Wright est sans doute le plus attachant à suivre de la dernière décennie :  un authentique fan de cinéma, de comics et de jeux vidéos, qui l’assume et qui, cerise sur le gâteau, arrive à retranscrire cette  » geek attitude  » face caméra, avec une facilité déconcertante, à l’instar de Sam Raimi et Peter Jackson
Dès son plus jeune âge, le virus du septième art a envahit l’existence de ce natif de Dorset, petite ville du comté de Somerset qui sera vite célébré par le bonhomme dans ces premiers essais. Né dans le milieu des années soixante-dix, il arrive à point nommé pour se laisser emporter par la vague de l’émergence de la vidéo, mais surtout par le raz de marée Star Wars.

 » J’étais obsédé par La Guerre des Étoiles et Spielberg. Mon frère Oscar et moi-même étions dingues d’animations et de comics. Je me rappelle avoir vu une émission durant mon adolescence, qui expliquait comment Sam Raimi avait réalisé le premier Evil Dead, et m’être dit que c’était exactement ce que je voulais faire. « 

C’est à l’âge de quatorze ans que le jeune Edgar se lancera dans la réalisation, grâce à la caméra Super 8 d’occasion que lui offrira son père.

Enchaînant les courts de plus en plus longs, embarquant dans ses aventures la plupart de ses camarades de classes, il franchira la barre symbolique de l’heure de métrage avec Carbonic Soap, métrage dans lequel un pain de savon radioactif donne à un homme quelconque des super-pouvoirs savonneux !

Treckstock Charity Fundraiser, Sept 2009

 » C’était assez gore ! Je faisais péter des têtes avec des effets spéciaux assez primitifs. Je me rappelle avoir projeté le film devant deux cents personnes de mon école. A un moment donné, un personnage se fait marcher sur le crâne, qui explose sous la pression. Le public a lancé un grand cri de dégoût, et j’étais aux anges. Je venais vraiment de comprendre ce que je voulais faire de ma vie ! « 

C’est à l’aube de ses vingt printemps qu’il se lancera dans le grand bain du long-métrage grâce à une caméra vidéo gagnée dans un concours local : intitulé A Fistful of Fingers – auto proclamé :  » Le plus grand western jamais tourné dans le comté de Somerset « -, la péloche est une petite comédie déjantée produit pour 25 000$, qui fera son petit boucan lors de sa projection dans une petite salle de londonienne.
De manière totalement improbable, ce premier long sans gros buzz, lui ouvrira les portes de la télévision britannique, et lui fera notamment rencontré l’un de ses plus fidèles amis et complices, l’acteur et scénariste Simon Pegg.

Ensemble, ils vont créer Spaced (Les Allumés en version française), une merveille de série comique complètement barré et référencée à mort, qui en deux petites saisons seulement (à peine quatorze jouissifs épisodes), qui obtiendra aisément le sacro-saint statut de culte outre-Manche.

11

Fort de ce succès, les deux duettistes réunissent l’équipe de la série – dont Nick Frost – pour écrire et réaliser le deuxième long de Wright, Shaun of the Dead, une romcom sur fond d’invasion de morts-vivants, au budget évidemment bien plus confortable que son premier essai.
Succès mondial inattendu, l’œuvre conquit le public et les critiques, mais surtout les félicitations du maître du genre, le saint-patron des morts-vivants au cinéma, feu le regretté George Romero (à tel point qu’il les invitera à camper des zombies en captivité dans son Land of the Dead, qui a réussi à trouver son financement grâce au succès de Shaun of the Dead).
Brillant de bout en bout, le film de Wright est une relecture délurée du Zombies de Romero, plus resserré et nettement moins gore et viscéral, sans pour autant jeter aux orties le questionnement sociologique du film original : les morts-vivants symbolisant cette fois des anglais de plus en plus emprisonnés dans leurs réflexes consuméristes et tellement passifs que lorsque l’invasion survient, personne n’y prête vraiment attention !

Avec une mise en scène inventive (les plans séquences jumeaux mettent en parallèle l’avant et l’après-invasion), une implication sans faille, une infinie tendresse envers ses personnages et un respect inébranlable au genre du film de morts-vivants, Wright inverse complètement la hiérarchie sociale en faisant des losers au banc de la société, de véritables figures héroïques dans le feu de l’action.

Les geeks sauveur du monde?

Il n’y avait qu’un cinéaste geek pour nous faire aimer cette idée…

12

Soucieux de ne pas vouloir décevoir son public, Wright reviendra deux ans plus tard en 2007, avec Hot Fuzz, un buddy movie parodiant le parangon des action movies ricain des 80’s/90’s. L’histoire s’attache à celle d’un super-flic trop zélé qui se retrouve parachuté contre son gré, de la capitale à une petite ville bien tranquille, en apparence. Flanqué d’un acolyte aussi neuneu que touchant, il aura fort à faire face à une population plus qu’insolite…

Pillant allégrement dans ses nombreux modèles (Simon Pegg est un mix entre John McClane, Robocop et Cobra (!), tandis que son duo avec Nick Frost est un ersatz de ceux de L’Arme Fatale et Bad Boys), cumulant les courses poursuites effrénées,  les scènes de pub (pas de héros de films d’action sans des pauses bières) et les gunfights comme si l’on sortait tout droit d’une péloche de John Woo; Hot Fuzz est un feu d’artifice délirant, plus jouissif encore que Shaun of the Dead.

En bon cinéphile qui se respecte, Wright rend l’hommage aux films de série B qu’affectionnent tous les fans de sous-culture pop, dont nous faisons tous partis (soyons honnête).

14

Misant sur la surenchère, les situations saugrenues et un humour pince sans rire qui fait des merveilles, le cinéaste british arrive a créer son propre univers ou se côtoient des personnages pittoresques et inquiétants, tout en respectant scrupuleusement tous les codes du genre. Le film cartonnera au box office mondial, et lui ouvrira les portes d’Hollywood, la débaucheuse (briseuse ?) de talent.

Les premiers à le solliciter seront Quentin Tarantino et Robert Rodriguez, pour qu’il réalise une des fausses bandes annonces de leur diptyque inégal Grindhouse, Don’t.

Après trois années de projets avortés, Wright adaptera in fine le comic-book culte de Bryan Lee O’Malley, Scott Pilgrim vs The World, dans ce qui est, sans l’ombre d’un doute, l’un des meilleurs blockbusters des années 2010.

MCDSCPI EC037

On y suit  Scott Pilgrim, éternel adolescent qui a refusé de grandir  et qui, pour pouvoir sortir avec la belle Ramona Flowers, doit vaincre ses sept ex-démoniaques, rien que ça. Infiniment cohérent dans ses influences, divertissant avec intelligence et efficacité son auditoire sans pour autant le bourrer jusqu’à la moelle d’effets spéciaux, Scott Pilgrim vs The World puise allégrement dans l’imaginaire nostalgique et comics pour incarner l’oeuvre geek ultime aux dialogues percutants (et extrêmement bien adaptés de l’œuvre, aucune blagues du comic-book ne tombent à plat sur grand écran), et à la mise en scène oscillant tel un funambule talentueux entre rêve, fantasme et réalité.

Totalement décomplexé, osant tout ou presque et ne s’imposant aucune limite, le métrage est un bonheur de chaque seconde, grâce au soucis du détail d’un Wright qui évoque toutes les influences qui ont façonné son (notre) enfance : le cinéma indépendant des années 90, le cinéma d’action et d’arts martiaux, les sitcoms comiques façon Friends et Seinfeld, les comics, les teens movies (surtout ceux du regretté John Hughes), les mangas et les jeux vidéos.

Un chef d’œuvre pur et simple, qui sera pourtant honteusement boudé en salles lors de sa sortie en août 2010, une véritable tragédie pour le réalisateur, qui aura eu beaucoup de mal à s’en remettre, aux vues de son importante implication – ce sera pire quelques années plus tard avec le cas Ant-Man.

16

Peu de temps après, et à la demande du roi Spielberg, Edgar Wright participe à l’écriture des Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne, dans lequel ses amis Simon Pegg et Nick Frost incarnent les policiers Dupont et Dupond, avant d’offrir un point d’honneur à sa désormais fameuse  Cornetto Trilogy, avec le génial Le Dernier Pub avant la Fin du Monde.

Prenant cette fois pour base la SF d’anticipation, la péloche suit l’histoire croustillante de cinq potes d’enfances, désormais bien dans la quarantaine, de retour dans leur patelin d’origine histoire d’enfin terminer, sous l’initiative du plus immature d’entre eux, une tournée de pubs inachevée, une vingtaine d’années plus tôt. Sauf qu’une fois sur place, la petite bande va peu à peu réaliser que leur conté a peut-être, un peu trop changé…

Plus ambigu et sombre que les deux précédents efforts de la trilogie (et même de toute sa filmo), dès son pitch, le Edgar annonce qu’aussi hilarant soit-il, son métrage sera également profondément triste et adulte.

Inversant littéralement les rôles fondamentaux de sa trilogie, faisant désormais de Pegg le boulet et de Frost le type sérieux, le metteur en scène s’offre le luxe de dépeindre en héros – et avec une maturité étonnante – Gary, un lascar immature, menteur, antipathique de par son profond égoïsme mais in fine, profondément touchant.

17

Car si, dans Shaun of The Dead, Shaun devait se délester de son meilleur ami pour murir, et que dans Hot Fuzz, Nicholas Angel devait justement s’en dégoter un pour apprendre à se laisser un peu aller, ici Gary King, le loser nostalgique, doit lui-même se « tuer » pour faire enfin face à la réalité de la vie.

Une figure tragique qui parcourt tout le métrage, qui ne se résume pourtant pas qu’à ce protagoniste central, ou encore moins au schéma de duo habituel au binôme Pegg/Frost, vu que cette fois Wright misera sur une vraie dynamique de groupe pour fluidifier son récit, une bande ou chaque personnage à sa place dans l’histoire, et parvient à exister.

Tous subtilement nommés comme des chevaliers (King, Prince, Chamberlain, Page et Knightley), ils semblent tous suivre leur leader spirituelle dans la connerie, un Gary King/Roi Arthur du pauvre, en quête de leur Saint-Graal : le dernier pub de leur route,  » La Fin du Monde « , puis peu à peu la survie de leur avenir et de celui de l’humanité.

18.jpg

Comme pour tous les autres films de la trilogie, qui sont de magnifiques odes à la différence, l’antagoniste principal des héros est représenté par un groupe d’individus conformiste et hostile poussant la bande à rentrer dans le rang.

Après les zombies de Shaun of The Dead (une fois devenus zombies, ils aspirent à ce que tout le monde soit pareil), l’Alliance de Surveillance Local de Hot Fuzz (qui cherche à garder une image de perfection pour leur village et élimine tous ceux qui l’entache), ici, nous avons droit à des Body Snatchers qui tentent de réduire l’humanité, des robots/aliens au sang bleu.

Formidablement mis en scène – Wright prend son temps, et joue toujours aussi bien de l’alliance zooms/gros plans que du découpage au cordeau -, jonglant autant sur tous les types d’humour possibles – du potache au pur british, sans oublier les références geeks et les punchlines assassines -, et sur un casting infiniment génial – Simon Pegg et Nick Frost en tête -, la bande émue (elle est baignée dans une nostalgie déchirante tout du long) tout autant qu’elle impressionne, de part sa cohérence, sa maîtrise et son inventivité débordante.

Un bijou sous fond de crève-coeur évident (jamais la Cornetto Trilogy ne se transformera en Cornetto Quadrilogy… quoique), qui devait laisser place dans la filmographie du bonhomme à son premier film de super-héros, Ant-Man, qu’il a porté en vain pendant plus de huit ans avant de gentiment se faire remercier par le studio aux grandes oreilles et sa branche Marvel.
Absent des salles obscures pendant quatre ans, il fit in fine son retour l’été dernier avec le magique et grisant Baby Driver.

18

En suivant les traces de bitumes du bien nommé Baby, chauffeur virtuose qui à la conduite dans le sang (et la musique dans les tympans), servant de chauffeur d’exception à toute une bande de gangsters pour payer une dette qui l’emprisonne à cette vie de hors-la-loi, mais dont l’existence va littéralement changer au contact de la douce Debora; Edgar Wright s’approprie avec audace le film de gangsters/braquage, pour mieux signer une oeuvre grisante à tous les niveaux, menée tambour battant et au style inimitable.
Maître du processus de citation/réappropriation – avec le grand Quentin Tarantino – qu’il use avec une finesse rare au sein d’un paysage ultra-référentiel, Wright tricote tout en finesse et en maîtrise, un véritable B movie comme on les aime (à l’intrigue criminelle évidemment simpliste), nerveux, imprévisible et follement entraînant, ou la musique incarne plus qu’un simple personnage/gimmick de l’histoire : elle est véritablement le sidekick à part entière du héros, et le vrai moteur du récit – une B.O. d’ailleurs absolument monstrueuse.

Shot d’adrénaline millimétré à la dose près, qui nous entraîne de l’action la plus pure à l’émotion la plus sincère, véritable trip sur pellicule à la richesse aussi étonnante que sa morale (le pouvoir de l’amour comme outil puissant pour la rédemption), Baby Driver avale les km avec un appétit vorace, prenant totalement à son compte les codes et stéréotypes du genre qu’il dépoussière, pour mieux incarner un de ces moments de cinéma ambitieux et jubilatoire.
Immense succès de la saison des blockbusters, le film appelle évidemment une suite que le cinéaste peine à ne pas teaser depuis quelques temps, comme son futur long-métrage.

Baby Driver

De plus imposant dans le paysage cinématographique mondial, Edgar Wright, à l’instar de l’inestimable Kevin Smith, s’adresse directement à son public, le traite sur un pied d’égalité, tout en lui livrant avec honnêteté et respect toutes ses influences.
Tous ces métrages font preuve d’une déférence évidente envers ses pairs cinéastes ( Raimi, Jackson, Romero, Spielberg, Woo, Argento,…), et d’un respect minutieux des codes des genres qu’ils brassent, toujours dans une vision constante de cinéaste amoureux du cinéma.

Un geek qui fait des geeks des héros de la société, voilà un bonhomme qui mérite donc d’être sacrément salué à sa juste valeur.

Ed, le cinéma manque de détourneur post-moderne comme toi, manque de vrais membres de la sous-culture au pouvoir, pourvu que ta carrière dure encore pendant plusieurs décennies, et que des cinéastes de ta trempe emboîtent (très) vite ton pas.

1483934_CA_worlds_end_RRD

0 comments on “[PORTRAIT] : Edgar Wright, Le fantastique cinéaste geek

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :