[INTERVIEW] Matan Yair (Les Destinées d’Asher) : « Les jeunes des classes ouvrières sont avides de connaissance. »

Après un premier documentaire il y a dix ans et un roman publié en 2009, le réalisateur israélien Matan Yair se lance dans un premier long-métrage déjà salué par la critique au dernier Festival de Cannes. Un parcours atypique pour cet homme de 41 ans qui était encore il y a quelques temps professeur de littérature en Israël. Son film Les Destinées d’Asher raconte le parcours d’Asher, un jeune homme tiraillé entre ses études et la pression mise par son père pour qu’il reprenne l’affaire familiale. Onsefaituncine a rencontré Matan Yair lors de son passage à Paris pour le Festival du Cinéma Israélien.

Comment est-ce qu’on passe de professeur à réalisateur ?

J’ai toujours voulu faire des films depuis que j’ai l’âge de dix ans. Ça m’a pris du temps. J’ai commencé à faire des études pour devenir réalisateur mais en parallèle j’ai commencé à donner des cours pour pouvoir subvenir à mes besoins. J’ai fait un documentaire et ce n’est que bien plus tard que j’ai eu l’opportunité de faire un long-métrage, de trouver le budget… Et j’ai eu l’impression que d’être professeur m’ai aidé à devenir un réalisateur d’une certaine façon pour diriger des acteurs et répondre à leurs questions. Le cinéma c’est une question de sentiments, de ressentis et être professeur m’ai aidé à communiquer avec eux.

Tous les élèves que nous voyons dans le film étaient vos élèves. Comment ont-ils réagit lorsque vous leur avez proposé de jouer dans votre film ?

Certains d’entre eux étaient flattés mais d’autres ne comprenaient pas pourquoi leur professeur voulait faire un film avec eux. Ils ne pensaient pas que ce film serait au cinéma, dans des festivals… mais ils ont adoré travailler avec moi et ils étaient vraiment impliqués dans le projet. Ces jeunes viennent de milieux souvent difficiles et sont dans classes compliquées donc pour eux faire partie d’un projet où ils sont au centre de tout et devant la caméra était important pour eux. Ile se sont sentis fiers et plus à l’aise avec eux-mêmes.

Est-ce que ça ne vous a pas fait peur de travailler avec des non-professionnels ? Notamment avec Asher Lax qui joue le personnage principal ?

Non parce qu’en tant que réalisateur je savais qu’Asher avait ce qu’il fallait et qu’il pouvait me le donner. C’est une relation de confiance même si ça pouvait sembler naïf au début. Les gens autour de moi étaient inquiets de ma décision que ce soit la production et même ma mère et ma soeur mais je savais que c’était quelque chose de nécessaire pour le film. Il [Asher] a ce charisme, cette façon intéressante de s’exprimer, sa façon de bouger, son physique, une présence physique et quelque chose dans son regard. Il arrive à transmettre ses pensées et ses émotions. Je savais qu’il serait excellent. Travailler avec lui m’a permis de lui faire prendre confiance en lui, de l’encourager et lui faire comprendre que je savais comment mener ce projet à bien.

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Est-ce que vous avez songé à jouer votre propre rôle (celui du professeur) ?

Oui j’ai pensé à jouer le professeur. Il y avait constamment ce dilemme de savoir si j’allais le faire ou non. Cependant, lors d’une répétition si je ne me trompe pas, je jouais le professeur et je me suis senti très fatigué. Pas de la fatigue physique mais de la fatigue mentale et je savais que ce n’était pas bon ni pour moi ni pour le film que je sois dans cet état. Ça nous a pris un moment pour trouver celui qui jouerait le professeur puis on est finalement tombé sur Amir Smolartchik et c’était parfait même si c’était compliqué pour moi parce que j’avais toujours mon image en tête mais lorsqu’on a commencé à tourner j’étais content du résultat.

La façon dont la classe est montrée est plutôt inhabituelle de par chez nous. Tous les élèves semblent libres de faire ce qu’ils veulent sans être réprimander. Comme par exemple lorsqu’Asher est en plein examen pour le baccalauréat et qu’il décide de se lever d’un coup pour chercher à voir dans la salle des professeurs. Est-ce que cette liberté là vous l’avez vu lorsque vous étiez professeur ? Pouvez-vous nous en dire plus sur l’éducation et l’école en Israël ?

J’ai exagéré certaines situations mais en général dans les écoles en Israël il n’y a pas de limites. Ça commence même avec les professeurs qu’ils appellent par leur prénom du coup la distance est brisée. Parfois les élèves s’autorisent beaucoup de choses mais je pense que ça a un lien avec le fait que ces jeunes qui finissent le lycée dans quelques mois vont devenir soldats par ordre du Gouvernement . Donc pourquoi suivre des règles au lycée et pourquoi ne pas s’autoriser un peu plus de liberté ? Il y a toujours en tension présente. Beaucoup d’enseignants ont des problèmes pour les discipliner.

Dans le film Asher est tiraillé entre son père qui souhaite le voir reprendre l’affaire familiale, son professeur de littérature qui lui ouvre de nouveaux horizons et son envie de réussir ailleurs que dans le travail manuel. Est-ce que les jeunes d’aujourd’hui provenant des classes ouvrières souhaitent plus que simplement travailler et suivre la même voie que leurs parents ?

Les jeunes provenant de la classe ouvrière ou ceux qui ont un passé difficile les empêchant d’étudier correctement comme j’ai pu avoir dans mes classes , ceux qui ont des problèmes de lecture ou qui ne sont pas soutenus dans leurs études par leur famille ont besoin de l’école comme un lieu dans leur vie où ils sont encadrés, où les enseignants leur disent de lire correctement, de bien se comporter, convoquent leurs parents… Du coup les parents ne voient pas l’école comme un endroit pour étudier mais comme un endroit qui montre la vulnérabilité de leurs enfants et c’est pour ça qu’ils n’encouragent pas leurs enfants à aller à l’école. Personnellement j’ai trouvé que les élèves provenant des classes ouvrières sont avides de connaissances et veulent briser ce monde dans lequel ils sont coincés mais en même temps, il savent comment le système les perçoit, qu’ils n’iront pas bien ou qu’ils sont condamnés à travailler là ou là donc il y a toujours cette tension et cette angoisse permanente entre vouloir apprendre toujours plus et savoir qu’il est fort probable qu’on reste coincé là où on est.

Au fur et à mesure du film, on pense que l’élément perturbateur sera la mort du père d’Asher et vous nous prenez de court avec un retournement de situation totalement inattendu avec le suicide de Rami, le professeur d’Asher. Est-ce qu’à travers le film vous vouliez aussi évoquer le suicide ? Le fait que personne n’ai rien vu venir à l’école que ce soit ses élèves ou son entourage ?

Absolument. Je voulais montrer ce professeur que finalement personne ne voit vraiment. Il souffre et traverse des moments difficiles. En tant que réalisateur, je cherchais quelque chose qui montrait visuellement cette idée que personne ne le regardait. Lors des funérailles, la femme du professeur a les yeux fermés lorsqu’ils coupent son t-shirt – cela fait partie de la cérémonie -, et la fois d’après on la voit avec des lunettes de soleil lorsqu’elle vient au lycée. Lorsqu’Asher entre dans la maison du professeur, il y a la photo d’une femme avec les yeux ouverts et on ne voit les yeux de la femme du professeur seulement à la fin lorsqu’aster perd ses moyens face à elle et lui demande pourquoi elle ne l’a pas aidé et pourquoi elle n’a rien vu. Je voulais montrer que même sa femme n’avait rien vu venir. C’est l’histoire d’un professeur que personne ne voit.

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L’une des choses les plus intéressantes dans votre film est la beauté mais au sens large du terme. Même si le père d’Asher est dur avec lui on sent son amour et sa fierté, Asher montre un nouvel aspect de lui tout au long du film malgré ses excès de violence parfois et tous les étudiants même s’ils sont indisciplinés on sent qu’ils tenaient vraiment à leur professeur. Votre film n’a pas d’antagoniste, il y a beaucoup de colère mais jamais de haine. 

Votre remarque sur le fait qu’il n’y ai pas de haine mais seulement de la colère est très intéressante. En ce qui concerne le père d’Asher, j’ai toujours essayé de montrer différents aspects de sa personnalité et montrer une certaine logique dans la façon dont il veut qu’Asher mène sa vie. Je ne voulais pas amener d’antagoniste même si le père semble en être un d’une certaine manière, je voulais combiner plusieurs sentiments car au final la vie est exactement pareille, elle est aussi compliquée d’intéressante et unique.

Votre film n’a pas de figure féminine exceptée Rami qui s’en approchait le plus. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Comme vous l’avez dit Rami a ce côté maternel, il est beaucoup plus sensible envers ses élèves. Quand j’écrivais le script il y avait une mère pour accroître la tension dramatique entre le fils, le père et le professeur mais j’ai finalement décidé de la retirer la mère du film en tout cas visuellement puisqu’elle est mentionnée dans le film, on apprend qu’elle habite ailleurs avec son nouveau petit-ami. Finalement la figure de la mère vient seulement renforcer le côté froid du père. Par exemple le père fait trois blagues : une sur la femme, une autre sur le couple et la dernière sur le mariage car il n’a toujours pas encaissé le fait qu’elle l’ai quitté. La figure maternelle n’est pas là physiquement mais à travers Rami et le père d’Asher comme un point sensible.

À la fin du film, Asher pose enfin la question à son père [celle que son professeur lui avait demandé de poser pour un devoir]. Pourquoi terminer là-dessus ?

Parce que c’est le moment où Asher a enfin le courage de faire face à son père pour pouvoir avancer ou changer quelque chose dans sa vie. Asher comprend qu’il n’aura jamais de réponse de la part de son professeur. Avec ce courage de lui poser cette question va leur permettre à tous les deux de commencer quelque chose de nouveau et que, en tant que réalisateur, je peux les laisser.

Est-ce que vous même lorsque vous étiez plus jeune il y a un professeur qui vous a marqué ou qui vous a aidé d’une quelconque manière ?

J’ai eu quelques professeurs qui m’intéressaient et qui m’intriguaient. Souvent en classe je me demandais comment était leur vie, qu’est-ce qui se passait chez eux, d’où est-ce qu’ils venaient et ils me fascinaient par leur personnalité. Ça m’a affecté d’une certaine manière parce que c’est quelque chose qui m’a marqué et c’est pour ça que je l’évoque aussi dans le film lorsque les élèves posent des questions à leur professeur sur sa vie personnelle.

Une réflexion sur “[INTERVIEW] Matan Yair (Les Destinées d’Asher) : « Les jeunes des classes ouvrières sont avides de connaissance. »

  1. Cela aurait été intéressant de commenter les citations littéraires fort intéressantes de ce film extraordinaire

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