Critiques

Suspiria : Reprise aussi passionnée que passionnante

Avant même que le film n’ai le droit à une quelconque bande-annonce ou teaser, le projet « Suspiria » de Luca Guadagnino soulevait bien des interrogations et des frayeurs. Celui qui a attiré tous les regards en début d’année avec son fabuleux « Call me by your name » revient en cette fin d’année « Suspiria » du même nom que celui de 1977 réalisé par Dario Argento et qui s’est rapidement hissé au rang d’incontournable pour les cinéphiles les plus aguerris. De quoi effrayer encore plus les fidèles amoureux de la version d’Argento. Pour sa version 2018, Luca Guadagnino reprend les mêmes ingrédients (même histoire) pour réussir à y insuffler sa patte. Radicalement différent.

Et si le secret était que Luca Guadagnino était fan du « Suspiria » de Dario Argento ? Loin de vouloir simplement surfer sur le nom de ce chef-d’oeuvre, le réalisateur italien qui a découvert le film lorsqu’il avait 6 ans nous en offre sa propre vision. Certains éléments restent les mêmes : Susie Bannion, jeune danseuse américaine débarque à Berlin en espérant intégrer la prestigieuse compagnie de danse Helena Markos alors que de mystérieux évènements ont lieu au coeur de cette école où s’entremêlent intimement danse et sorcellerie. 

Ce qui démarquait le « Suspiria » de Dario Argento – et qui nous frappe encore aujourd’hui au visionnage du film – est sa sur-esthétisation avec ses saturations de couleurs et notamment de rouge ainsi que sa bande-son stridente qui nous pétrifiait dès les premières secondes. Guadagnino dit adieu à tout ça en y imposant sa patte assez semblable à « Call me by your name » avec des couleurs beaucoup plus douces voir parfois même absolument désaturées pour offrir un cadre beaucoup plus réaliste à Susie Bannion. Beaucoup moins agressif – à prendre dans le bon sens du terme – que son prédécesseur, « Suspiria » s’inscrit beaucoup plus dans un réalisme qui réussit à être tout aussi angoissant de par l’atmosphère distillée doublée par une BO de Thom Yorke (le leader de Radiohead rien que ça) qui, dans un tout autre style, sait parfaitement retranscrire cette angoisse grandissante qui naît en nous au fur et à mesure du film. 

De l’art des corps

Le réalisateur réussit le tour de main de se détacher totalement de l’oeuvre originale en déplaçant déjà son action à Berlin en 1977 alors que la capitale est coupée en deux et qu’elle est en proie aux attentats de la bande à Baader. Dans ce cadre politique déjà oppressant, Luca Guadagnino fait de la danse l’élément central de son film là où Argento n’en avait finalement fait qu’un détail avec quelques scènettes de danse qui n’ont pas d’impact sur l’histoire. L’art des corps est un art que sait exercer avec brio Guadagnino, déjà observé dans « Call me by your name » où la sensualité des corps transperçait l’écran, cette fois il pousse le curseur à l’extrême dans la maltraitance de ses corps à travers la danse allant ainsi jusqu’au démembrement (une longue scène qui frôle largement avec l’insoutenable). Le sacrifice du corps pour arriver au stade de l’art, une philosophie qui s’applique totalement à la danse où les blessures ne se comptent guère plus. Guadagnino sublime cet art qu’est la danse notamment dans la scène de la représentation qui a lieu dans l’école devant le public, un vrai tour de force aussi magnifique que transcendant. 

Cependant Guadagnino n’oublie pas pour autant son prédécesseur en lui rendant hommage dans cette dernière partie de film qui s’apparente beaucoup plus au « Suspiria » d’Argento avec cette effervescence d’esthétisme, de rouge sang et de caméra presque en transe. C’est divin, c’est sublime et le film offre une palette de personnages exquis que ce soit Dakota Johnson (Susie) qui tient là son plus beau et plus profond rôle à ce jour (le magnétisme que dégage cette actrice reste assez dingue malgré le petit incident de parcours « 50 Nuances »), Mia Goth qui n’a besoin que d’un regard pour exprimer ses émotions ou encore Tilda Swinton, fidèle du cinéma de Guadagnino, qui n’a décidément plus rien à prouver. 

Le « Suspiria » version 2018 est un film qui se vit au plus profond des tripes autant qu’il se laisse regarder autant avec délectation qu’horreur. Relecture absolue – ou ‘’reprise’’ comme l’évoquait Tilda Swinton – du chef-d’oeuvre de 1977, Luca Guadagnino ne fait pas mieux que son prédécesseur mais tout aussi bien et honnêtement vu le projet casse-gueule qu’il était à ses débuts, on ne peut que saluer la performance. 

Suspiria de Luca Guadagnino. Avec Dakota Johnson, Mia Goth, Tilda Swinton… 2h32
Sortie le 14 novembre

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