Sebastien Marnier (« L’Heure de la sortie ») : « Le film dessine le monde qu’on va laisser à nos enfants »

En salles dès le 9 janvier, le second long-métrage de Sébastien Marnier (« Irréprochable ») est une vraie réussite. Mêlant les genres pour y délivrer un véritable message alarmant, « L’Heure de la sortie » est un constat glaçant d’une société sur le déclin et une jeunesse qui la vit de plein fouet. On a discuté avec son réalisateur pour comprendre ses inspirations et sa propre vision de la société.

Par la force des choses il vous aura fallu attendre 15 ans pour mener à bien ce projet. Les problématiques que touchaient le monde en 2002 ne sont plus les mêmes que celles d’aujourd’hui. Est-ce que « L’Heure de la sortie » n’est peut-être finalement pas plus pertinent aujourd’hui ?

Je ne me suis pas posé la question. Je n’ai pas pris quinze ans à le faire. J’ai pris les droits du livre lorsqu’il est sorti en 2002 et on a travaillé avec Elise Griffon (co-scénariste de « L’Heure de la sortie) sur les premières versions pendant un an et demi mais vu le peu d’expériences qu’on avait on a pas réussi à le faire produire. De ce fait, on a du le mettre de côté et rendre les droits. AUjourd’hui je comprends pourquoi on a pas réussi à le produire parce que c’était quand même assez complexe comme film, qui plus est pour un premier film. 

Le monde était déjà chaotique à cette époque là mais c’est vrai que ça ne s’est pas arrangé. Ce laps de temps m’a permis de prendre beaucoup de recul sur le bouquin que je n’ai même pas relu lorsqu’on a retravaillé sur l’adaptation. J’ai demandé à ma productrice de ne pas le lire non plus. C’est vraiment une adaptation très libre de ce qui me reste en tête aujourd’hui c’est-à-dire des souvenirs et des sensations que j’ai eu à la lecture du bouquin. Le plus important était que le film soit contemporain.

Vous n’avez pas relu le livre mais est-ce que vous avez demandé aussi au casting de ne pas le lire ?

Non je ne leur ai pas demandé à part à Laurent Lafitte à qui j’ai expressément demandé de ne pas lire le livre. Quelques enfants et aussi quelques parents l’ont lu par contre.

Vous faites partie d’une nouvelle génération de réalisateurs qui donnent un nouveau souffle au film de genre français. Est-ce ce style de film qui vous attire particulièrement et vous avez voulu emmener votre film là-dedans ou le scénario s’y prêtait naturellement ?

J’ai toujours cette envie de faire des films hybrides. Je crois qu’on est plusieurs – sans même se concerter d’ailleurs – à vouloir proposer un cinéma de genre qui soit aussi très français parce qu’il y a eu beaucoup de tentatives mais c’est vrai que le cinéma de genre français a été très influencé par le cinéma de genre américain. C’est d’ailleurs peut-être pour ça que ça n’a pas attiré forcément le public. Après il y a eu des films importants mais qui étaient presque à la marge comme « Martyrs ». Après ce genre de films sont extrêmes donc ce n’est pas non plus la même démarche. 

Je ne suis même pas sûr qu’on se pose la question. Je pense qu’on est une génération qui avons été – comme moi – élevés par Les Cahiers du cinéma, les écoles de cinéma, la Nouvelle Vague… Et en tout cas ce qui me concerne j’ai forgé ma cinéphile à travers les cassettes vidéos que je louais en bas de chez moi. J’ai toujours été intrigué et intéressé par le film de genre. Il n’y a pas si longtemps je me suis d’ailleurs posé la question de savoir pourquoi j’étais si perméable à ces univers-là et je crois que c’était parce que ces films que je regardais mettaient en scène très souvent des marginaux et je crois que c’est là que fonctionnait l’identification pour moi. Je pense que les cases vont progressivement explosé de toute façon, encore aujourd’hui c’est compliqué de produire ce genre de films en France. Ça évolue mais dans la plupart des commissions on nous pose toujours l’éternelle question : « C’est un film de genre ou un film d’auteur ? ». C’est totalement déprimant parce que les deux peuvent être liés. J’ai l’impression que les genres sont de plus en plus poreux, il y a quand même une vraie appétence des spectateurs pour le cinéma de genre. Et puis on essaie jamais vraiment de chercher le public jeune. Je trouve ça intéressant de voir que dans la plupart des festivals où nous sommes allés, les avants-premières qu’on a fait, nous avons eu des retours puissants de la part du public jeune. Maintenant il y a une autre question qui se pose : comment pousser les jeunes à aller voir du cinéma français ? C’est pas évident. Je pense que « Grave » a changé beaucoup de choses notamment sur les modes de financement nationaux, le fait que ce soit une femme qui sort de la Fémis aussi a changé pas mal de choses. Le film a trouvé un certain public alors que c’était quand même un film gore; ce qui est encore une sous-case qui peut effrayer pas mal de monde. Mais quand on voit « Jusqu’à la garde » ou encore « Petit Paysan », ces films insufflent du genre à l’intérieur et créent quelque chose d’intéressant. En tout cas on note aujourd’hui que certains réalisateurs et réalisatrices, sans qu’on se connaissent même si je connais un peu Xavier Legrand, donnent peut-être une redéfinition du genre français.

Votre film met le doigt sur une vraie césure qui s’est crée entre les adultes et les jeunes. Le corps professoral ne semble plus s’intéresser à ses jeunes tout comme on ressent le mépris des jeunes envers leur professeur. Est-ce que l’éducation est en train de faillir à sa mission envers les jeunes ?

Ce genre de question m’embête parce que ce n’est pas du tout ce que je voulais soulever avec ce film; contrairement au livre d’ailleurs car son auteur était lui-même professeur. J’ai voulu mettre l’accent sur le fossé qui s’est crée entre les jeunes et les adultes plutôt que les jeunes et le corps professoral. Après il est vrai que dans le film le proviseur est montré comme quelqu’un de néfaste, par contre les autres personnages adultes sont en fait des gens de ma génération qui font un peu la politique de l’autruche. Ce n’est pas qu’ils ne s’intéressent pas aux jeunes mais ils sont préoccupés par d’autres problèmes et finalement ils essaient de survivre tout comme les jeunes mais de manière peut-être un peu plus immature. Après avoir lu le livre ce qui m’intéressait c’était de travailler sur les terreurs de l’adolescence et c’est ce que je trouve de plus intéressant car on est tous passés par là. D’un autre côté le film met en scène aussi la terreur que peut provoquer ces jeunes. C’est un moment tellement opaque où on a parfois envie de tester nos limites, dans le film le groupe de jeune est très jusqu’en boutiste et fataliste dans leur démarche. C’était d’ailleurs quelque chose qui était présent dans le bouquin. Avec le film, l’enjeu était de prendre le point de vue de Pierre et de passer petit à petit à son empoisonnement, comment ces jeunes ont eu au fur et à mesure du film une emprise sur lui. C’est pour ça qu’on commence avec un film choral pour aller vers le suspens et le thriller tout en flirtant de temps en temps avec le fantastique avant de finir dans quelque chose d’apocalyptique. Cet exercice de passer de genre en genre était très intéressant.

En parlant de l’utilisation du son et de la musique, l’atmosphère sonore contribue une nouvelle fois à l’anxiété du film tout comme dans « Irréprochable » mais dans « L’Heure de la sortie » c’est quelque chose d’encore plus important. Comment avez-vous travaillé cet aspect ?

Pour moi le son est aussi important que l’image. Mon chef opérateur du son – également monteur son – et le groupe Zombie Zombie sont des gens avec qui j’avais déjà travaillé sur « Irréprochable ». D’ailleurs le groupe est arrivé vraiment en toute fin de chaîne sur mon premier long et ils avaient eu trois semaines pour faire toutes les musiques du film. Là pour « L’Heure de la sortie » ils avaient déjà entre les mains les premières versions du scénario, du montage en plus du travail fait en amont notamment sur les chants de chorale pour les chansons de Patty Smith. En ce qui concerne les autres musiques du film je leur avais demandé de travailler sur une musique presque opératique qui se développe et se déploie vraiment sur la dernière scène. Ce sont pas forcément des explications simples pour eux, je le dis souvent je ne suis pas musicien. J’écoute de la musique, je travaille en musique mais je ne suis pas musicien. Pour le premier plan je leur ai par exemple demander un « bruit de soleil qui transpire » ce qui ne veut pas dire grand chose en soi mais je voulais vraiment travailler sur le soleil, l’énergie, les éclairs, le ciel… Mais le travail avec eux a été très facile, ils m’ont proposé beaucoup de choses géniales.

On évoque beaucoup la désaffection tout au long du film lorsque ce groupe de jeunes s’adonner à des pratiques violentes et extrêmes pour s’entraîner à ne plus rien ressentir. Le monde est de plus en plus violent envers ses jeunes et même entre eux ils peuvent être très durs, est-ce que l’autodestruction est leur dernier moyen de s’en sortir ? 

On a moins d’exemples en France mais par exemple les suicides collectifs au Japon c’est un vrai problème qui soulève de vraies questions concernant la jeunesse actuelle. Sans spoiler, la fin du livre n’est pas du tout la même que celle du film. Tout ce qu’ils se font subir entre eux est comme un entraînement à une désensibilisation par rapport à leur projet collectif mais aussi à la violence et aux douleurs du monde. D’ailleurs peut-être que le monde est un peu comme ça, il se protège au maximum et c’est pour ça que je voulais qu’il y ai ces images qui proviennent d’internet dans le film. Je ne pouvais pas parler des adolescents sans évoquer ce flux d’images constantes qui nous entoure. Chaque semaine il semblerait qu’on ai des nouvelles de pire en pire et qu’on se blinde pour se protéger. Le film adopte cette manière d’appréhender le monde et montre que les adultes ne sont pas des mauvais bougres, ce sont des gens qui essaient de se protéger en cherchant une jeunesse qu’ils ont perdu. 

Concernant ces  DVD cachés par les jeunes que trouvent Pierre qui contiennent des images d’archives de différentes catastrophes (naturelles ou non), comment avez-vous travaillé ces vidéos ? Comment avez-vous choisi les images qui seraient présentes sur ces DVD ?

C’était la chose la plus compliquée. Ces DVD ont été fait au montage et on s’est posé beaucoup de questions parce qu’on montre quand même des vidéos de personnes qui meurent vraiment donc ça reste quand même un sujet délicat. Puis au final on a arrêté de se poser des questions car c’était le coeur du film : cette pornographie d’images et comme les jeunes l’ingurgitent sans cesse – et pas que les gamins d’ailleurs. On a vu des centaines et des centaines de vidéos ce qui était vraiment déprimant par moment d’ailleurs mais on a choisit des images qui font partie de notre inconscient collectif qu’on a déjà tous vu même si on a pas forcément envie de les voir. Au final c’était intéressant car j’ai fait tout mon film dans l’optique d’avoir quelque chose d’angoissant pour qu’en fin de compte on comprend qu’il n’y aura jamais rien de plus angoissant que ces images qui sont bien réelles.

Ce groupe de jeunes aussi énigmatique qu’effrayant par moment n’est pas sans rappeler « Le Village des damnés ». Quelles ont été vos autres influences pour réaliser ce film ?

C’est vrai que ces jeunes rappellent forcément ceux du « Village des damnés » mais de toute façon l’histoire du cinéma est ponctuée de ces groupes d’enfants énigmatiques. Lorsqu’on a discuté du film avec les acteurs ils avaient en tête « Le Village des damnés » mais moi je pensais beaucoup aussi au « Ruban Blanc » de Haneke. « Répulsion » de Polanski m’a aussi beaucoup inspiré. Après on avait des films comme « Melancholia » aussi qui faisait partie de mes images de moodboard tout comme « Take Shelter » même si sur ce dernier on a essayé de trouver le moyen de ne pas faire comme ce film justement. On essaie malgré tout de créer notre univers même si on aime parsemer nos films de références, par exemple il y a un mouvement de caméra qu’on a volé à « Massacre à la tronçonneuse » ou encore à « L’Exorciste ».

Kafka a également son importance dans le film notamment le clin d’oeil à son oeuvre « La métamorphose ». Pourquoi avoir inclus cet auteur dans votre scénario ? 

Je trouvais que ça racontait beaucoup de choses sur Pierre. Quelqu’un qui fait une thèse sur Kafka n’est pas du tout quelqu’un qui va faire une thèse sur Victor Hugo. Je m’identifie beaucoup parce que Kafka était un auteur que j’adorais étant adolescent tout comme Edgar Poe. Kafka permet une compréhension du personnage. Pierre n’est jamais quelqu’un de sympathique et ce n’était pas notre objectif de le rendre sympathique mais c’est quelqu’un qui a besoin de fantastique et de romanesque dans sa vie et j’étais moi-même comme ça donc c’est vrai qu’il fait des choses que les autres adultes du film ne font pas. C’est ce que je rappelais constamment à Laurent Lafitte c’est que son personnage a une curiosité qui est malsaine au début certes mais c’est ce qui le pousse à enquêter sur ces enfants. Il a un comportement bizarre qui l’attire vers ces jeunes car ils ont finalement des choses en commun. Pierre c’est le genre de personne qui va regarder ce que la personne vient de jeter dans la poubelle mais c’est grâce à ça qu’il sera finalement le seule à s’inquiéter et prendre des risques pour eux.

Tout au long du film, vous dessiniez une vision finalement très pessimiste du monde qui nous entoure jusqu’au plan final – dont on ne dévoilera pas les détails évidemment – qui vient contrebalancer tout ce que les protagonistes ont vécu jusque là. Alors, film optimiste ou pessimiste au final ?

Je crois que c’est un peu des deux. Le constat de la société est absolument pessimiste et en même temps cette dernière scène du film montre les deux générations ensembles donc c’est optimiste dans le sens où les nouvelles générations sont beaucoup plus sensibles aux questions écologiques que la mienne par exemple. Si eux ont conscience de ces problèmes ça veut dire qu’ils vont faire quelque chose. Je suis d’un côté très dépité car le film dessine le monde qu’on va laisser à nos enfants et en même temps j’aime le fait que ces enfants qu’on trouvait terrifiant s’avèrent être un peu des lanceurs d’alerte et c’était quelque chose d’intéressant. Aujourd’hui les jeunes ont une manière de militer et de s’engager qui n’est pas du tout la même qu’à notre époque où nous c’était par le biais de partis politiques etc… c’est terminé ça.  Donc c’est plutôt encourageant. C’est quelque chose qui m’a toujours marqué lorsqu’on a subi de grosses tragédies – notamment après les attentats de Paris -, ce vivre ensemble et l’union arrivaient mais après. C’est ce que je trouve le plus triste car c’est évidemment avant la catastrophe qu’il faut être ensembles pour que ces choses n’arrivent pas. En ça j’ai encore espoir mais en ce qui concerne la question écologique nous sommes déjà au bord du précipice et maintenant c’est à nous de décider si on s’y jette ensembles ou pas. 

L’Heure de la sortie en salles le 9 janvier

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