Aladdin : Panique à Agrabah

On ne le dira jamais assez, les adaptations live-action des classiques d’animation Disney, ça suffit. Non, les dits classiques n’ont pas vieilli, ou du moins pour certains pas suffisamment pour estimer que le jeune public ne sera pas touché en les voyant. Il y a dans l’animation un grain qu’un film en prises de vues réelles n’aura pas, c’est aussi simple que ça. Alors on se dira qu’il y a des contre-exemples, on pense par exemple à Dumbo, qui à défaut d’être un grand Burton est un bon film, qui a l’intelligence d’aborder un point de vue différent, et non pas de recopier plan par plan son modèle dessiné. Car pour ces derniers, le constat blesse. A-t-on vu un intérêt à La Belle et la Bête de Bill Condon ? Au Cendrillon de Kenneth Branagh ? Au Livre de la Jungle de Jon Favreau (pour celui-là, on peut au moins retenir l’animation des animaux, mais la firme a les moyens) ?

Et à l’heure où les esprits semblent déjà émerveillés par l’arrivée du Roi Lion (on a du mal à comprendre tant une fois encore, il semble être exactement le même métrage, avec juste des techniques différentes. Quel intérêt?), voici que déboule en salle un autre classique qui aura fait la joie des enfants des années 90. Et à sa barre, un auteur pour le moins…étonnant. En effet, il est difficile de s’imaginer Guy Ritchie adapter Aladdin, tant la trame est aux antipodes de son cinéma. On le voit également mal sacrifier son style très criard et volontairement illisible – à coups de coupes constantes et d’accélérations succinctes – pour rentrer dans le moule Disney. Le papa d’Arnaques, Crimes et Botanique a fait du chemin, jusqu’à un Roi Arthur pour le moins étonnant (ici aussi, sujet à l’appréciation de chacun), mais a toujours officié sous cette patte distincte et reconnaissable.

Et à part deux-trois scènes où l’on peut reconnaître son montage épileptique (on pense au passage chanté sur « Je Vole », où il est impossible de comprendre l’action tant ça coupe de partout, et certains dialogues taillés au hachoir), Guy Ritchie s’est totalement fait aspirer par la machine à lisser Disney. À se demander pourquoi ces derniers engagent encore des auteurs et non des Yes Men un minimum rodés pour faire le taf. Aladdin est lisse, tellement lisse que son manque de relief n’est même pas compensé par ses effets ou sa direction artistique. Il paraît qu’Agrabah a été entièrement construite. On ne la voit quasiment jamais, et tous les passages en ville semblent être sur fond vert. Tout est tellement brossé en post-production que rien ne semble réel, des costumes qui font au pire penser à la parade Disney, à l’animation autour des animaux qui est tout bonnement affreuse. Mention spéciale à Raja, qui dans les gros plans peut sembler crédible, mais qui en fond de champ peine à être animé.

Jafar n’est décidément pas content.

Surtout, le fait que le film calque dans chacun de ses éléments le dessin animé le tronque énormément. Dès que l’on entend « Nuits d’Arabie », on attend patiemment chaque morceau comme si l’on était devant une version karaoke . Désespérément agrippés à notre nostalgie, rien ne nous est proposé, si ce ne sont des changements encore plus agaçants. Ainsi, on a droit à un Jafar boutonneux en pleine crise d’adolescence. Toujours en train de crier ou d’être énervé, on en vient à se demander comment, malgré son bâton aux facultés hypnotiques, il a pu se retrouver à un poste aussi avancé que celui de grand Vizir. Ses enjeux de conquête n’ont aucun sens, et Iago, dont on pouvait exploiter le potentiel comique, est relayé au rang perroquet de service qui ironise de temps à autre, sans que l’on ne voie sa personnalité ou sa conscience. Les autres personnages ne sont pas en reste, entre un Aladdin qui ne sait jamais bien ce qu’il fait là et une Jasmine qui hurle à l’indépendance féminine (beau message, à condition qu’il soit bien apporté) mais qui ne prend jamais la moindre ampleur, à part dans une chanson rajoutée de toute pièce qui, au-delà de sa composition médiocre oubliée dix minutes après le sortir de la salle, ajoute de la lourdeur à l’ensemble, comme si le message doit être imbriqué au marteau-pilon. Ce manque de subtilité, peut-être encore une preuve que Guy Ritchie était bien aux commandes.

Des blagues d’une immense finesse, comme celle que vous aurez tous reconnu ici.

Une direction d’acteurs médiocre donc, chacun étant relié à une expression/archétype, et chaque personnage manquant définitivement de consistance. On ne s’attache à personne. Et il reste la star, celui qui a permis de faire du marketing de masse. Que vaut Will Smith en génie ? Dans une œuvre réadaptée, où on se serait affranchi des codes beaucoup trop établis et surtout des morceaux qui, en passages obligés, dictent la personnalité de chacun, on aurait dit pourquoi pas. Après tout, au-delà de sa mentalité d’acteur capricieux qui exige un ton particulier aux films qu’il accepte (la débandade Suicide Squad, c’est en partie grâce à lui), Will Smith est capable d’apporter un Génie cool, détendu et blagueur, sans avoir trop à se fouler. Mais dans une refonte sans éloignement, l’ombre de Robin Williams plane à tout va, et il ne s’en éloigne jamais assez. Il ne charme pas, ses enjeux de liberté sont bâclés au point que l’on ne s’en soucie que peu (quid du personnage de la servante de Jasmine, ajouté uniquement pour être l’intérêt amoureux du Génie?), et s’il tire son épingle du jeu par rapport au reste du casting, il n’enjaille pas le métrage pour autant.

Aladdin est, au final, la catastrophe annoncée. Un film totalement bâclé, laid à regarder et sans âme, qui se cache loin derrière son aîné. Qui oscille entre film d’action et comédie musicale, sans que les deux ne semblent s’emmêler gracieusement. Chaque passage chanté arrive par hasard et ne paraît jamais crédible. On ose imaginer, avec le même budget, ce que Bollywood aurait pu faire d’une telle adaptation. Quelque chose de plus kitsch, certes, mais avec bien plus de gueule, assurément.

Aladdin de Guy Ritchie. Avec Mena Massoud, Naomi Scott, Will Smith…2h09
Sortie le 22 mai

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