Rencontre avec Jérémy Clapin, réalisateur de « J’ai perdu mon corps »

C’était la sensation du Festival de Cannes, c’est devenu celle aussi du Festival d’Annecy. Pour son premier long-métrage J’ai perdu mon corps, Jérémy Clapin marque d’une empreinte déjà forte le cinéma d’animation français avec une oeuvre coup de poing, poétique, mélangeant les genres et les techniques avec une dextérité sidérante. On a rencontré le réalisateur à Annecy pour discuter de son film et de l’état du film d’animation en France.

J’ai perdu mon corps est votre premier long après plusieurs courts déjà très réussis et qui donnaient déjà le ton du cinéma que vous apportez, quelque chose qui oscille toujours entre une part de surnaturel et quelque chose de sombre. Finalement le livre « Happy Hand » dont est tiré le film était fait pour vous !

Jérémy Clapin : Il faut croire que le producteur (Marc de Pontavice) n’a pas fait les choses dans le désordre. Il est venu me voir avec cette histoire donc il a du voir mes courts et a du trouver une résonance dans les thèmes que j’abordais.

J’ai perdu mon corps c’est un mélange extrêmement bien dosé entre les genres. On a quelque chose qui relève quasiment du thriller, du film d’horreur lorsqu’on suit la main, de la romance entre Naoufel et Gabrielle, de l’humour, du drame… Lors de l’écriture du scénario comment on dose tout ça ? Et comment s’est déroulé l’écriture à quatre mains avec Guillaume Laurant ?

J.C : C’était un peu difficile au début car on devait chacun trouver sa place. Guillaume Laurant est l’auteur du bouquin donc il attendait beaucoup de moi, une impulsion dans l’axe de ré-écriture et moi c’était ma première adaptation. Mes courts-métrages sont mes histoires donc je trouvais pas forcément l’équilibre. Je conservais peut-être un peu trop d’éléments du bouquin et on allait pas forcément dans la bonne direction donc Guillaume Laurant et le producteur m’ont poussé à m’affranchir du livre pour me l’approprier. Résultat durant l’été j’ai quasiment tout repris pour conserver ce qui m’intéressait vraiment dans le roman c’est-à-dire cette main et j’ai totalement retravaillé le personnage de Naoufel autour de cette main. 

Concernant les différents genres du film, le mélange des genres c’est rarement quelque chose de réussi. C’est quelque chose qui est difficile. Là le dispositif même du film légitimait ce mélange des genres parce que j’avais deux histoires dans une histoire entre cette main qui essaie de se rapprocher de son corps et Naoufel qui essaie de se rapprocher de Gabrielle. Dans le premier cas on a quelque chose qui tient plus du film d’action, je devais emprunter les codes du genre pour créer du spectacle et dans l’autre histoire c’est quelque chose de plus posé, de plus romantique. Je pouvais avoir cet aspect ludique dans un seul et même film en m’amusant avec les genres.

Dans le livre « Happy Hand », la main a une voix, elle raconte son histoire. Dans le film au contraire les scènes avec la main sont sans dialogues. C’est un choix qui est vous est venu immédiatement ?

J.C : Non parce qu’au moment de l’écriture j’étais encore beaucoup trop axé sur le bouquin. Ce qui marchait dedans c’était le fait que la main parlait à la première personne. C’était assez pratique car c’est toujours pas facile lorsqu’on est amené par une voix off mais dans le film ça ne fonctionnait pas. Au début il y avait une voix-off qu’on a finalement enlevé car on s’est rendu compte qu’on allait pas à fond dans le personnage car une main c’est muet. En éliminant tout à la fin on s’est rendu compte que ça fonctionnait beaucoup mieux. On a essayé de renforcer ce rapport au monde muet et de développer un langage autour de cette sensorialité plutôt que d’avoir peur de cet aspect muet et d’en faire une force.

Paradoxalement le film est très sonore et sensoriel. On a évoqué la musique du film mais par exemple la première rencontre entre Naoufel et Gabrielle se fait à travers un interphone ou encore les enregistrements sonores que faisaient Naoufel lorsqu’il était petit…

J.C : Ces éléments n’existent pas dans le bouquin, ce sont des choses que j’ai injectés et qui viennent de mon propre univers. J’avais besoin que les personnages de Naoufel et de la main restent connectés, qu’il y ai une sensibilité commune même lorsqu’ils sont séparés. La main a un rapport tactile au monde forcément et Naoufel a un rapport sonore. Il y a quelque chose qui fonctionne beaucoup en écho c’est-à-dire que lui enregistre des sons, finalement le son est tout aussi tactile. La rencontre avec Gabrielle à travers l’interphone intervient à un moment dans la vie de Naoufel où il est coupé du monde et sans avenir. C’est à travers le son qu’il va se reconnecter au monde et qui va lui permettre de trouver un élan pour construire sa vie. 

Revenons sur la musique du film qui joue un rôle tout aussi essentiel. Comment s’est déroulé le travail avec Dan Levy ?

J.C : C’est une énorme chance pour lui comme pour moi de s’être rencontrés sur ce projet. C’est une rencontre humaine et artistique incroyable qui n’était pas prédestinée, il semblerait que ce genre de film dicte ces rencontres. Quand je l’ai contacté, il m’a proposé de créer un univers musical au lieu de faire un test sur une séquence. Il regardait le film à l’état d’animatique puis il m’envoyait des morceaux qui constituaient une ambiance. J’ai tout de suite eu le sentiment que le film avait trouvé sa musique et qu’il amenait exactement ce que je voulais. Le film s’inscrit dans un cadre très réaliste et je voulais une musique qui arrache le spectateur du sol, il fallait que la musique amène quelque chose de cosmique, une vraie poésie.

L’approche artistique est intéressante puisque vous utilisez la 2D, la 3D ainsi que le procédé de rotoscopie. Quel a été le processus créatif ? 

J.C : La fabrication du film a duré 18 mois. J’ai l’habitude de faire mes films souvent seuls ou en tout cas avec une équipe très réduite sur mes courts métrages donc je connais les outils, j’aime bien les interroger pour essayer de faire quelque chose de différent, ne pas être contraint par l’outil. Ce choix-là s’est fait sur Blender car c’est un logiciel open-source qui avait un outil de dessin intégré qui permettait de dessiner directement sur les objets 3D ce qui permettait de gagner du temps et de ré-injecter du dessin. Je voulais vraiment qu’il y ai un travail d’humain derrière. Les films en 3D ne m’intéressent pas beaucoup, tout devient très lisse et il n’y a que le dessin qui ramène un peu d’accident, de choses brutes…

Pourquoi avoir utilisé la rotoscopie ?

J.C : On partait sur un film réaliste, je ne voulais pas d’une réalité déformée par une stylisation trop prononcée, je voulais que la main ressemble à une vraie main.et c’est ce qui coûte cher en animation : retrouver ce réalisme, les déplacements des corps dans les espaces… Il faut des animateurs de talents pour ça et ils sont rares et donc chers. L’idée c’était donc de faire un bout de chemin en 3D en modélisant tous les personnages et en les animant puis d’abandonner la 3D pour que la 2D prenne le relai et se ré-approprier le film en dessin.

Le film a gagné le Grand Prix à la Semaine de la critique du dernier Festival de Cannes. Des Festivals de grande envergure comme Cannes justement présentent de plus en plus de films d’animations. La reconnaissance est nécessaire bien que tardive.

J.C : Je pense qu’il y a un travail à faire des deux côtés. Si on veut faire des films d’animation pour adultes il faut qu’on soit très exigeants sur le scénario ce qui n’est pas toujours le cas. Il faut des propositions fortes comme on a dans le court-métrage qui est, je trouve, beaucoup plus mature. Peut-être que c’est dû au fait qu’il y ai trop d’intermédiaires, de décisionnaires qui ont tendance à faire des compromis, à lisser un peu les choses et finalement ce qui paraît évident dans la prise de vues réelles, se dilue en animation du fait de toutes ces étapes là. La proposition initiale se perd souvent.

Votre film s’adresse d’autant plus à un public adulte avec une histoire qui n’est pas des plus communes, ça a été difficile de proposer ce film et de trouver les soutiens nécessaires ?

J.C : Oui, c’était impossible. C’est un film que personne ne voulait au début, ils avaient un peu peur de cette main coupée, sur le papier ce n’est pas très vendeur. Après je ne leur en veux pas forcément. Le producteur a pris énormément de risques je tiens à le dire – il a mis des fonds propres pour que le film se fasse – mais finalement tout ça nous a permis d’avoir plus de temps pour travailler le film donc c’était un mal pour un bien car si on avait commencé plus tôt, le film n’aurait pas été aussi bon ou en tout cas pas aussi abouti donc finalement ça nous a aidé… de ne pas avoir été aidé [rires] !

J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin. En salles le 6 novembre.

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