[ANNECY 2019] Entretien avec Félix Dufour-Laperrière (« Ville Neuve ») : Nous sommes condamnés à l’espoir

Dans la catégorie des interviews surréalistes, celle-ci risque de squatter la première place pendant un bon moment. Alors que son film Ville Neuve est présenté en compétition dans la catégorie Contrechamp, on a rencontré Félix Dufour-Laperrière. Un peu souffrant, le réalisateur a quand même répondu à nos questions avec intérêt alors qu’on s’est quand même retrouvé à faire l’interview dans le couloir du Pathé d’Annecy juste en face… des toilettes. Annecy nous réserve toujours de sacrées surprises !

Votre film est librement adapté d’une nouvelle de l’écrivain Raymond Carver. Qu’est-ce qui vous a inspiré dans cette nouvelle pour votre long-métrage sachant qu’elle ne fait que cinq pages.

Félix Dufour-Laperrière : Les forces qui animent les personnages masculin et féminin viennent du livre et c’est ce qui m’a immédiatement attiré. Cette certaine idée du défaitisme ou du nihilisme chez l’homme et plutôt cette posture de résistance chez la femme comme une conviction douce et continue. J’ai également repris du livre le contexte dans lequel il s’inscrit c’est-à-dire cet été au bord de la mer, la maison, tout le dispositif narratif. Sinon le scénario est original.

Votre film s’inscrit dans un contexte très particulier. Pourquoi ce contexte spécifique et qu’est-ce qu’il représente pour vous ?

F D-P : Je suis un indépendantiste convaincu de par mes convictions mais aussi ma famille. Au-delà de la question de l’indépendance, c’est surtout la prise en charge de notre avenir politique. J’ai la conviction que tout n’est pas encore joué. En plus dans le cas du Québec, au-delà de son aspiration d’indépendance, c’est surtout une volonté de prendre en main notre destinée.

Un jeu de miroir se créer un pays qui se déchire et qui veut se séparer et un couple qui essaie justement de reconstruire quelque chose des années plus tard. C’est quelque chose qui était voulu dès le début ?

F D-P : J’ai l’impression que certaines aspirations intimes qui nous animent quand on est amoureux sont assez proches de certaines aspirations politiques. Il y a des idéaux communs, l’envie de se consacrer à quelque chose de supérieur… Et réciproquement les grands bouleversements politiques répondent parfois à des bouleversements éthiques, c’est ça que j’ai voulu mettre en avant dans mon film.

D’ailleurs c’est assez intéressant de savoir que l’action se déroule à Ville Neuve, ça sous-entend immédiatement un nouveau départ.

F D-P : Absolument.

Ville Neuve joue avec énormément de sentiments contradictoires entre le pessimisme de Joseph, l’optimisme d’Emma, la tristesse, la fatalité ambiante et en même temps cette étincelle d’espoir qui jaillit de nulle part dans les dernières secondes du film. Final d’ailleurs dans lequel le référendum se solde par une victoire, pourquoi ce choix ? C’est quelque chose que vous auriez voulu personnellement ?

F D-P : C’est d’abord pour me faire plaisir mais aussi parce que le film porte une certaine envie du défaitisme et je voulais contrebalancer avec une ouverture, projeter quelque chose de positif.

Lorsqu’on voit le film c’est vraiment un objet filmique à part dans la compétition. Déjà revenons sur le style d’animation choisit. Pourquoi le dessin sur papier ?

F D-P : Pour le plaisir de travailler sur papier évidemment mais aussi question d’économie. On avait un budget assez modeste. Visuellement ça nous permettait d’avoir une signature assez franche. Avec l’encre on a des noirs assez intenses, des frétillements, des nuances de gris…

D’ailleurs c’est votre premier long-métrage d’animation, qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer là-dedans ?

F D-P : À vrai dire je viens du monde de l’animation, mes courts étaient de l’animation et c’est le documentaire fait exception – c’était un projet personnel un peu à part qui devait d’ailleurs contenir de l’animation à la base -. En ce qui concerne Ville Neuve, c’est un rêve depuis plusieurs années. Comme vous le savez les films d’animations sont difficiles à financer et encore plus lorsque c’est de l’animation destinée à un public adulte.

Comment s’est déroulé tout le processus d’animation qui, à l’heure des nouvelles technologies, a du vous prendre un temps fou.

F D-P : Le film a été fabriqué sur une période de quatre ans. J’ai travaillé en pré-production pendant un an et demi pour préparer les dessins et les poses clés de chacun des personnages. Après il y a le travail en équipe avec 5/6 animateurs qui avaient chacun assistants. Ce qui est assez atypique c’est que comme c’était une équipe assez réduite il n’y avait pas de rôles prédéfinis, le travail était très horizontal, il n’y avait que moi qui tourbillonnait dans le studio. Je n’ai pas fait de Model Sheet (tableau de caractères où l’on dessine un personnage sous plusieurs angles et avec différentes expressions) – contrairement aux anglais ou aux américains – car ça structure beaucoup trop le film à mon sens et on perd une certaine liberté dans le geste. C’est pour ça que j’ai pris un an et demi pour travailler chaque plan du film et ensuite donner un personnage à chaque membre de l’équipe pour l’animation.

Votre film est déjà sorti au Canada ?

F D-P : Oui il est sorti au Québec en avril dernier.

Et quels ont été les retours là-bas ?

F D-P : On a eu un très beau retour critique. C’est un film un peu exigeant donc c’était un défi de toucher le public mais les Québécois étaient heureux qu’on revisite et qu’on représente une période très peu mise en fiction.

Le film n’est pas totalement axé politique non plus il faut le souligner, il est beaucoup plus général dans son message d’espoir sur la vie, l’amour…

F D-P : Je suis à l’image de mon film. Je peux être quelqu’un de tenté par un certain fatalisme. Je suis loin d’être nihiliste j’ai un enfant, j’attends un deuxième et j’aime la vie mais des fois je suis pessimiste. Mais pessimiste veut aussi dire être lucide vu le monde dans lequel nous vivons mais nous sommes condamnés à l’espoir

Outre le visuel, l’autre travail intéressant et tout aussi primordial dans le film sont les dialogues. Comment les avez-vous travaillés ?

F D-P : Ça s’est fait avant l’animation avec un scénario très précis qui ressemble au scénario de prise de vues réelles. Au Québec on a pas de section dédié à l’animation donc quand on soumet un film d’animation on le compare à un film de prise de vues réelles. Il faut donc avoir un scénario traditionnel. Le scénario s’est en tout cas beaucoup construit autour des personnages, de leurs monologues… Évidemment on a un dispositif de départ classique avec l’homme et la femme mais à un moment donné dans le film chacun a le droit à son monologue, sa parole se libère.

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