[DEAUVILLE 2019] Share : Reconstruction face à l’oubli

2019. Les derniers « Don Juan » et autres êtres abjects qui justifient leur pensée unilatérale par leur amour inconditionnel des femmes peuvent retourner se terrer dans les méandres d’où ils auraient du rester : aujourd’hui, la culture du viol, on en parle. Alors oui, on va se faire marteler par tous les bords les scandes issues de Me Too, des Balance Ton Porc, et de tout ce qu’il faudra pour que le message passe. Parce que visiblement, si les langues se délient, et que tout le monde se retrouve enfin face à ces actes, que l’on soit coupable direct ou complice volontairement aveuglé, rien n’est acquis, et le chemin va être encore long. Et quand on voit le portrait malheureusement réaliste que nous dévoile Share, on ne peut que se sentir encore mal. 

Share, c’est l’histoire de Mandy, 16 ans, une jeune comme les autres, qui vit, s’amuse, profite de son adolescence, de la découverte de ses limites et de son corps. Sa libido est en émoi, sa sexualité débridée, elle aime sortir en soirée, rencontrer des garçons, pour un temps ou pour une nuit, boire, souvent trop. Parce que c’est de son âge, c’est logique, et qu’il n’y a aucun mal à ça. Pourtant, ce soir-là, Mandy a bu le verre de trop, celui qui la fait basculer, tomber dans une inconscience où, en temps logique, les gens présents l’auraient isolé pour la protéger. Mais Mandy est une jeune femme, entourée de jeunes hommes qui ne vont aucunement la respecter. Réveillée en milieu de rue et sans aucun souvenir des événements de la soirée passée, elle va découvrir, par une vidéo et des photos, qu’elle a été victime de l’inexcusable. 

Alors on se dira qu’à partir de là, les éléments sont contre ses agresseurs, qu’ils vont être rapidement retrouvés et inculpés, que tout va bien se passer pour Mandy grâce à la compréhension de ses proches, et d’un cadre structuré et bienveillant. Sauf qu’on n’est pas dans une œuvre d’anticipation nous présentant un futur proche où enfin, les comportements ont évolué, mais bien de nos jours, dans un monde où les victimes sont seules face à leur combat. Et si en temps normal, leur parole est en grande majorité invalidée, ou traitée à la légère, que faire de celle qui ne se souvient même pas des faits en question, et qui ne réalise son traumatisme qu’à travers des bribes de mémoires qui ne sont pas les siennes ? On assiste alors à des faits d’une exactitude déconcertante : les différentes réactions, les mises en doute régulières par la quasi-intégralité des gens croisés, les jugements, la culpabilité. La victime se retrouve accusée, coupable de sa propre innocence, harcelée par ceux qui ne veulent en aucun avouer leur complicité et leur silence. Un combat intense, douloureux, qui n’a pas lieu d’être dans un environnement où il suffirait pourtant de croire, d’écouter, et d’agir. 

Pourtant, malgré les facilités qui peuvent être envisagées à la réalisation, Share ne tombe jamais dans le misérabilisme. On y voit également les personnes maladroites, celles qui essaient d’aider comme elles le peuvent sans réellement réaliser l’ampleur du problème, celles dont les maladresses démontrent malgré tout d’une envie bienveillante d’aider, d’accompagner Mandy dans sa détresse. Les parents qui vont étonnamment avoir un regard très juste sur la situation, et d’autres instants où l’on voit qu’une issue est possible. Share est lourd de sens. Les personnes sensibles au sujet y verront l’expression d’une revendication qui, à force, les épuisent face à une indifférence générale trop prononcée. Mais Share a aussi pour vocation d’éduquer, d’expliquer les différents obstacles que va rencontrer une victime d’abus sexuels à ceux qui ignorent le sujet en le prétendant obsolète, ou inexistant. La réalité est là, elle fait mal, mais on en parle, et ça, c’est le meilleur des signes. 

Share de Pippa Bianco. Avec Rhianne Barreto, Nicholas Galitzine, Poorna Jagannathan… 1h29
Diffusion sur OCS le 14 septembre

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