El Otro Cristóbal : ¡ Soy Cuba también !

Injustement méconnu, El Otro Cristóbal a pourtant été en compétition au Festival de Cannes en 1963. Mais de sa genèse à sa distribution aujourd’hui, ce film a connu une histoire aussi détonante que rocambolesque.

Tourné à Cuba, il est le fruit d’une commande passée par l’ICAIC (Instituto Cubano de Arte e Industrias Cinematographicas). Armand Gatti est invité par Fidel Castro sur une recommandation de Joris Ivens et d’Ernesto Guevara (rencontré en 1954 lors d’un reportage sur la guerre civile au Guatemala). Le film doit représenter Cuba à Cannes en 1963. Le tournage débute en novembre 1962, en pleine crise des missiles, l’île étant alors soumise à l’embargo américain. D’une durée initiale de cinq heures, le film est ramené à une heure quarante sur recommandation de l’ICAIC. Mais une brouille survenue durant l’événement cannois, entre le producteur français, Adam Ullrych, et l’ICAIC donne au film une valeur intimiste puisque sa projection cannoise sera suivie de cinquante ans de silence… jusqu’à nos jours.

El Otro Cristóbal témoigne d’une époque où la révolution cubaine bat son plein. Et cette révolution, comme toutes, veut ses images. Alors le Líder Máximo invite les Européens pour collaborer : ¡Cuba Si ! de Chris Marker (1961) ou encore Salut les cubains d’Agnès Varda (1962) témoignent de cette internationale. El Otro Cristóbal est l’une de ces dernières collaborations avant que Cuba ne tisse des liens encore plus étroits avec le bloc soviétique et ne change d’esthétique pour parler aux « masses ». Période de bouleversements qui correspond au départ du « Che » vers la Bolivie*.

Issu du théâtre, Armand Gatti réussit à puiser dans la culture cubaine afin d’offrir une œuvre baroque complètement géniale. De l’héritage africain (avec ces masques notamment) à celui européen (le titre initial était Otra Vez Cristóbal : en référence à Christophe Colomb), l’artiste français ne plonge jamais dans le racisme, les clichés ou la condescendance. Au contraire, on sent une assimilation de la culture cubaine que ce soit au niveau musical, esthétique ou bien des coutumes et mœurs (moquerie des puissant.e.s, etc.). La cohabitation avec l’équipe cubaine et l’amour de Gatti pour l’île n’y sont sans doute pas anodin…

Le dictateur Anastasio, qui contrôle une île imaginaire, est chassé par un coup d’État organisé par l’archange Gabriel. Anastasio meurt et part à la conquête du ciel afin de rétablir son pouvoir sur terre. Cristóbal , un prisonnier qui vient d’être libéré pour devenir le nouveau chef de l’île, est alors contraint de fuir. Il se fixe au village de Tecunuman où il organise une révolte contre Anastasio et les représentants des compagnies nord-américaines. Il est secondé par la Vierge, un personnage mystérieux incarnant l’idéalité et la pureté…

Prenant le contrepied du cinéma capitaliste et bourgeois, El Otro Cristóbal se défait du Littéraire pour mieux mettre en avant le Cinéma. Métaphores, décors baroques en carton pâte empruntant aux constructivistes soviétiques, ombres expressionnistes ou encore ces « plans débullés » témoignent d’une volonté d’expérimenter, de montrer « autre chose ». Car oui, ces nouveaux pouvoirs créent des images, veulent investir les imaginaires. Mais ces nouveaux pouvoirs avancent à tâtons, essayent. Il y a profusion, effusion et émulsion, éléments indispensables de ces espoirs nouveaux. El Otro Cristóbal parvient à traduire cette atmosphère stimulante et insurrectionnelle. En somme, une approche antagoniste et bien plus instinctive que le très maîtrisé Soy Cuba de Mikhaïl Kalatozov (1964).

Le Ciel, la Terre, les oiseaux, les chants, la lutte contre l’impérialisme, contre l’Église, contre les puissant.e.s, de l’énergie, de la mélancolie, de l’ironie, de la folie : oui, comme le dit le narrateur dans le plan final, c’est ça Cuba : ¡viva la revolución !

*parallèle évident avec l’exposition Rouge (20 mars au 1er juillet 2019) au Grand Palais. L’État communiste se met en place et fait disparaître petit à petit les avant-gardes au profit d’une esthétique étatique (appelé le réalisme socialiste).

El Otro Cristóbal, réalisé par Armand Gatti, avec Jean Bouisse, Marc Dudicourt et Bertina Acevedo. Film de 1963, ressortie en salles le 18 septembre 2019.

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