Entretien avec Alexane Jamieson pour "Jeune Juliette"

À l’occasion de la sortie de Jeune Juliette, nous avons pu nous entretenir avec Alexane Jamieson, l’actrice principale du film. Du haut de ses 16 ans, la jeune fille qui a déjà un pied dans le métier depuis un moment veut transmettre un message de tolérance et d’acceptation de soi. Rencontre avec une jeune fille pleine de convictions.

Alexane, tu es une habituée des caméras puisque tu as joué dans des publicités, des téléséries et tu as même joué au théâtre. Comment ces expériences diffèrent-elles du tournage d’un film ?

Alexane Jamieson : La télévision est très différente du cinéma dans la mesure où on a vraiment moins de temps. Au cinéma on peut tourner quatre ou cinq scènes tandis qu’en télé on peut en faire jusqu’à une quinzaine. Pour Jeune Juliette j’ai quand même eu un mois de répétition auparavant. Donc principalement c’est le temps qui change entre les deux formats mais parce qu’après ils n’appellent pas forcément les mêmes finalités.

Anne Emond (ndlr : la réalisatrice) t’a demandé de prendre huit kilos en plus pour le rôle, est-ce que c’est quelque chose qui t’a effrayé ou pour lequel tu étais réticente ?

Je peux pas dire que j’étais indifférente. C’est quand même un gros changement physique mais je pense que cette prise de poids était nécessaire par rapport au message du film. Anne avait une idée bien précise de ce qu’elle voulait donc je pense que c’était un pré-requis. Je l’ai fait et je n’ai absolument aucun regret.

Tu as été suivie pour la prise de poids ?

J’ai rencontré une nutritionniste pour prendre du poids sainement. On a revu les quantités, on a modifié mon alimentation… C’est vrai que c’est plus difficile de perdre du poids qu’en prendre mais j’avais déjà la confiance en moi qui me permettait de prendre du poids sans me soucier de mon image, peu importe le poids que je faisais avant ou après le film, j’aimais autant ce que je voyais dans le miroir et je pense que c’est ce qui a forgé mon caractère.

Les films pour adolescents dans lesquels les « normes » de beauté sont complètement chamboulées sont assez rares. Est-ce qu’on ressent une certaine responsabilité de montrer qu’on peut être différente et s’accepter tel quel surtout à cet âge ?

Oui, définitivement. Le film tient sur mes épaules et je me devais d’être à la hauteur des attentes d’Anne surtout que le sujet est trop rare à mon goût. On ne parle pas assez de la différence et on la normalise pas assez car ce qu’on va faire c’est montrer à quel point c’est différent de faire justement un film sur les différences alors que ça ne devrait pas l’être. C’est pour ça que ce film me tenait à cœur car il s’inscrit vraiment dans mes valeurs. Je veux que les gens voient que c’est beau d’être différent. Ce sont des films peu vus mais nécessaires.

Alexane Jamieson et la réalisatrice Anne Emond

Depuis ton plus jeune âge tu es dans cette industrie. As-tu toi aussi subi des remarques comme le personnage de Juliette ?

Ça fait onze ans que je suis dans le métier et quand j’avais 13-14 ans – l’âge de Juliette dans le film – j’ai vécu des intimidations et des remarques, que ce soit sur la couleur de mes cheveux, ma taille (car j’étais plus petite que les autres), mon poids ou même mon métier. Comme je jouais à la télé je n’allais pas toujours à l’école donc mes camarades se moquaient ou étaient jaloux. Ce sont des sujets banals et pourtant ça faisait mal à l’époque. Aujourd’hui les jeunes trouvent n’importe quel sujet pour pouvoir insulter autrui. L’intimidation est trop courante et trop tabou dans cette société. Aujourd’hui je n’en garde aucune séquelle et j’en sors même grandie. J’essaie de voir le positif de la chose. J’ai forgé mon caractère grâce à ce que j’ai vécu et je n’aurais pas été la même personne sans ça. J’en suis reconnaissante car ça me permet de m’exprimer dans les écoles, de venir en France pour parler de ça…

Dans de précédentes interviews tu disais que Juliette te ressemblait sur certains points. Qu’est-ce que tu as apporté de personnel dans ce personnage ? Est-ce que le fait de te sentir proche de ton personnage t’a peut-être permis d’improviser ou de proposer d’autres choses auxquelles la réalisatrice n’aurait peut-être pas pensé ?

Juliette et moi avons énormément de points en commun mais je pense que contrairement à Juliette j’ai un peu plus de répartie et je réfléchis avant de parler. Juliette est très spontanée et ne pense jamais aux conséquences de ses actes et de ses paroles. Je pense que j’ai apporté un peu de couleurs au personnage car c’était difficile d’interpréter un personnage très terne et neutre parce qu’on voit pas souvent Juliette sourire. Même si elle est extravertie avec sa meilleure amie dès qu’elle se retrouve en groupe elle s’efface, tout le contraire de moi en fait. Du coup j’ai essayé d’apporter quelques touches de subtilité, rien que la posture de Juliette par exemple. J’ai essayé d’y mettre un peu de moi tout en gardant en tête l’idée que se faisait Anne de Juliette. Au final je pense qu’on s’est apporté des choses l’une à l’autre.

Il y a eu beaucoup de préparation en amont ?

Oui ça a été un très long processus. Ma première audition a eu lieu en mars 2018, c’était dans le salon d’Anne, on parlait du personnage, des répercussions que le film pourrait avoir et voir surtout si j’étais prête à supporter un rôle comme ça. Après il y a eu quatre autres auditions jusqu’en juin puis j’ai appris par téléphone que j’avais eu le rôle. Ensuite il y a eu un mois et demi de répétitions avec celui qu jouait mon père (Robin Aubert) ou ma meilleure amie Léanne Desilets pour créer l’alchimie. Le tournage quant à lui a duré un mois.

D’ailleurs finalement Juliette n’est pas totalement innocente dans l’histoire parce qu’à un moment donné elle devient à son tour harceleuse avec le jeune Arnaud. Finalement le harcèlement peut venir de n’importe qui et pas que de la majorité.

Je pense que lorsque tu es harceleur c’est parce que tu as un problème avec toi-même. Tu peux être mal dans ta peau, avoir des problèmes à la maison, grandir dans un environnement instable… Du coup Juliette rejette sa tristesse et sa colère sur Arnaud mais elle se rend vite compte à quel point Arnaud est bénéfique dans sa vie. C’est un personnage qui apporte énormément de tendresse dans le film, Juliette s’en occupe comme si c’était son petit frère et elle le défend face à ses harceleurs. C’est peut-être ce qui l’a aidé à surmonter le harcèlement qu’elle a pu subir. Je pense que c’est une question d’entraide entre ces deux personnages.

Cette colère qu’elle a rejeté dont tu parles elle l’a aussi rejeté contre sa meilleure amie ainsi que son père à un certain moment du film. C’était peut-être une étape nécessaire pour elle pour en sortir grandie.

Pour ce qui est de sa relation avec son père, je dirais qu’elle est différente mais très saine. Son père n’est pas là pour voir ce qu’elle vit au quotidien et le fait qu’elle se confie à lui montre qu’une vraie confiance s’est établie entre eux malgré le fait que la mère de Juliette ne soit pas présente. Quand je tournais avec Robin Aubert j’avais l’impression de tourner avec mon vrai père, il y avait une vraie confiance et une vraie écoute.

MONTREAL, QUE.: JULY 31, 2019 — Quebec filmmaker Anne Emond, centre with actresses Alexane Jamieson, left and Leanne Desilets, during press announcement of movie Jeune Juliette on Wednesday July 31, 2019. (Pierre Obendrauf / MONTREAL GAZETTE) ORG XMIT: 62940 – 4917

Ce qui est intéressant – et original – dans le film c’est que le poids de Juliette n’est finalement pas le sujet central du film. Elle ne s’en rend compte que vers la fin du film lorsqu’un élève la confronte à la vérité en lui disant qu’elle est grosse.

Je pense que c’était la bonne façon d’aborder ce sujet. Juliette a tellement confiance en elle et a une telle façon de se foutre de tout qu’elle se sent un petit peu au-dessus de tout le monde en vivant dans sa petite bulle avec sa meilleure amie avec qui elle juge en permanence les autres. Quand elle se regarde dans le miroir elle ne voit pas sa différence alors que tous les autres ne voient que ça. C’est intéressant car 3/4 du film n’est pas axé sur son poids tout en l’étant quand même car on entend les commentaires même si Juliette ne les entend pas. On a donc un point de vue des deux côtés du miroir mais justement le fait que le poids de Juliette ne soit pas l’objet principal du film montre que ce n’est pas grave d’être différent. Juliette est belle et attachante en tant que personne alors pourquoi ça changerait parce que les autres l’insultent ?

L’industrie du cinéma est en pleine mutation par rapport à la place de la femme dans celle-ci. Comment toi à ton âge tu le vois et comment aimerais-tu voir évoluer tout ça ?

C’est vrai qu’au cinéma on a une majorité de réalisateurs. Cette année j’ai l’impression qu’on a eu plus de réalisatrices. J’ai aussi l’impression qu’il y a une sensibilité qui n’est pas forcément présente dans des films réalisés par des hommes. Je ne fais aucune discrimination car je trouve que les œuvres réalisées par des hommes autant québécoises que françaises sont magnifiques car ils ont des choses à dire par contre je pense que pour le cas d’Anne Emond et Jeune Juliette on a besoin de voir plus de projets dans ce genre. Lorsqu’on voit le film on sent une sensibilité différente et il y a quelque part une petite Juliette qui est en nous et c’est ce qui est positif. Plus d’oeuvres comme ça feraient du bien à notre génération.

Est-ce que le fait que ce soit une femme qui réalise ce film t’a poussé aussi à accepter ce projet ?

Le fait que Anne se soit basée sur son adolescence m’a beaucoup touché et m’a donné envie de m’investir dans ce projet. Le film en soi m’intéressait aussi beaucoup même s’il y avait des scènes compliquées à faire comme celle où Juliette se regarde dans sa salle de bain, les scènes d’intimidation ou celle de coming-out. Mais une fois tournées on se rend compte de leur nécessité et le fait que le film tienne à cœur à Anne nous donne forcément envie de nous investir à 100 %.

Jeune Juliette dépeint une période compliquée pour Juliette qui doit faire face à plusieurs épreuves de la vie quotidienne. Toi qui as baigné dans un tout autre milieu est-ce tu as réussi à garder un pied dans un monde un peu plus « normal » tout en continuant ta carrière d’actrice ?

Il faut avoir de la répartie et garder ses deux pieds sur terre. Outre les gens qui travaillent dans le même milieu que moi, j’ai un entourage solide qui est en dehors du travail et qui me sont nécessaires car elles étaient là avant le cinéma. C’est difficile de gérer école, travail, amis et vie sociale. Pendant les tournages tu n’as pas beaucoup de journées de congé et le peu que tu as tu te reposes donc il faut un entourage compréhensif. En ce qui concerne l’école j’avais des cours à distance donc je faisais mes devoirs sur les plateaux de tournage et je faisais mes examens à l’école. Mes professeurs étaient compréhensifs et mes parents m’ont toujours soutenue.

C’est donc important pour toi de continuer ta scolarité en parallèle de ta carrière même si ça peut sembler compliqué à gérer ?

Oui définitivement. L’école a toujours été prioritaire que ce soit aux yeux de mes parents ou les miens. C’est sûr que je veux étudier dans le cinéma. Je suis actuellement en secondaire 5, je vais bientôt avoir 17 ans. Il n’empêche que pour l’instant j’ai les deux pieds dans le métier que je veux faire plus tard donc je profite car je travaille énormément mais je sais que c’est un métier totalement imprévisible. Pour l’instant je ne sais absolument pas si je vais travailler après avoir terminé la promotion de ce film donc les études restent importantes. Je compte aller étudier à la CGEP pour malgré tout rester dans le cinéma.

On peut considérer Jeune Juliette comme une revanche pour tous ceux et toutes celles qui ont été harcelés à l’école. Est-ce que justement tu as eu des retours de personnes ayant vécu ou vivant encore cette situation ?

J’ai l’impression qu’avec les réseaux sociaux l’échange est plus facile. Les gens sont moins gênés de venir me parler à l’écrit. J’ai reçu de très beaux commentaires par rapport à leur situation et que le film les a aidé à se sortir de ces situations ou à se sentir moins seul tout du moins. C’est la plus belle reconnaissance qu’on peut avoir car c’est à ce moment-là que tu te rends compte que ton travail a été bénéfique. J’ai pas vraiment reçu de commentaires négatifs, je pense que les gens se sont sentis aussi écoutés par Juliette. Par contre, il y a des gens qui m’ont intimidé par le passé qui sont revenus pour faire comme si de rien n’était mais eux je les ai repoussé direct ! Mes valeurs font en sorte que si tu as été méchant avec moi dans le passé tu seras rayé de ma vie et ça ne changera pas du fait que le temps a passé ou quoi que ce soit d’autre.

Jeune Juliette d’Anne Emond le 11 décembre au cinéma.

Merci à CinéSud Promotion.

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