Les Anges De La Nuit : Polar 90’s, mode d’emploi

Si un changement de décennie apporte avec lui sa vague de couleurs cinématographiques, les années 90 sont bel et bien une époque à part. Côté musique, on s’enfonce dans le grunge, détruisant les années 80 et leur claviers bigarrés pour quelque chose de plus organique, plus « sale », reprenant les codes du mouvement punk éclatant les sonorités progressives considérées alors comme trop complexes à la mi-70’s. Sur grand écran, dans les thrillers et polars, on commence également à vouloir ternir les mises en scène, apporter un effet plus réaliste, plus viscéral. Une apothéose artistique qui sera atteinte avec des œuvres telles que Seven de David Fincher, Basic Instinct de Paul Verhoeven, ou encore L’impasse de Brian de Palma . Pour en dénoter l’origine, on pense forcément aux Affranchis de Martin Scorsese, mais aussi à un métrage malheureusement oublié depuis, Les Anges de la Nuit, de Phil Joanou.

Oubliées les esthétiques léchées de Chinatown, ici, Joanou va décrire un milieu dont la corruption atteint les bords de ses cadres. Bienvenue à Hell’s Kitchen, le lieu devenu célèbre pour être le théâtre des conflits de Daredevil et qui n’a pas besoin d’un univers de comic book pour être réputé comme l’un des quartiers les plus dangereux de New York, ce qui ici se ressent à chaque plan. Tout est terne, excessivement grisâtre, à l’image de Terry Noonan (Sean Penn), plus proche d’un Martin Riggs dépassé que d’un flic vertueux. Infiltré, Terry doit revenir dans le quartier de son adolescence, pour faire tomber ses anciennes fréquentations. Son amitié retrouvée avec Jackie Flannery (Gary Oldman) va le faire sombrer peu à peu, assister à des scènes peu conventionnelles pour un flic (qui vont du « simple racket » de commerce au meurtre pur et simple) et lui créer une problématique : doit-il aller jusqu’au bout, fricoter avec cet ancien milieu qu’il connaît et trahir, au titre d’un code d’éthique et d’un métier qu’il ne comprend plus, ceux avec qui il a des liens de sang et qu’il aurait bien volontiers choisi d’ignorer ?

Alors on évolue dans les bas fonds de cette pègre en roue libre. On rencontre vite le frère de Jackie, Frankie Flannery (Ed Harris), en passe de devenir une entité majeure au sein des gros noms dirigeant le quartier, mais qui est handicapé par les humeurs et le caractère imprévisible de son frangin. Pour évoluer, et ne plus devenir un paria qui traîne avec lui des boulets majeurs, il va accepter peu à peu les occasions de se débarrasser de ceux avec qui il a grandi, amis comme sa propre famille. Terry assiste, impuissant via la pression de son supérieur (John Turturro) qui le contraint d’honorer son infiltration, à la déchéance de cette famille, de ces personnes auxquelles il tient plus que tout malgré leurs fonctions criminelles. Ses retrouvailles avec Kathleen Flanney (Robin Wright), son amour d’enfance perdu, lui posent un dilemme moral encore plus intense, elle qui découvre vite son affectation policière et doit également choisir entre son amant et ses propres frères.

Malgré tout ce qu’il a à raconter, chose qu’il fait d’ailleurs très bien, State Of Grace reste dans une narration très classique, encore empreinte du film noir et ne parvenant pas suffisamment à se dépasser pour être une œuvre majeure, au même titre que celles citées précédemment, qui ont une aura bien plus prononcée. Le caractère « sans foi ni loi » des antagonistes peut parfois tourner à la parodie tant Gary Oldman en fait des caisses, et s’il se rattrape dans le dernier acte, offrant un beau postulat sur l’auto-destruction face aux dilemmes moraux, Sean Penn est quant à lui trop dans la retenue. Si l’on ne connaît pas son statut policier de prime abord, sa fausse timidité étant avant tout justifiée par son côté observateur, qui doit revenir dans un milieu qui ne lui correspond plus et où il doit retrouver ses marques, l’empathie est plus compliquée. On ne s’attache que peu à ce personnage que l’on sent torturé sans avoir suffisamment de repères pour le comprendre, et notre affection se tourne vers ces gangsters contraint par une loi de survie. Une réussite sur ce point, d’autant que l’on assiste au célèbre « Rise and fall » d’un point de vue extérieur. Mais quand la balance s’inverse, on reste assez indifférent au destin de Terry, et à cette dualité à laquelle nous n’avons pas pu nous identifier.

On vous conseille malgré tout Les Anges De La Nuit qui, s’il essuie les plâtres d’une nouvelle refonte du genre qui va se magnifier par la suite, n’est en aucun cas mauvais. Maladroit, tout au pire. Son casting cinq étoiles y est pour beaucoup, d’autant quand on réalise que cette poignée de comédiens – petite pensée pour John C. Reilly, alors tout jeunot – n’a pas encore la renommée d’aujourd’hui. Les voir se rencontrer à leurs débuts dans un même film est toujours un certain plaisir. Un polar / film de gangsters honnête, et généreux dans son propos, qui ravira les fans du style comme un petit trésor caché, et qui est récemment ressorti dans une belle édition. On vous encourage grandement à vous y intéresser.

Les Anges De La Nuit, de Phil Joanou. Avec Sean Penn, Robin Wright, Ed Harris…2h14
Sorti le 10 Juillet 1991

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