Critiques

Séjour dans les monts Fuchun : Mutations chinoises

Pour son premier film, le jeune réalisateur Gu Xiaogang (31 ans), signe une fresque familiale d’une rare justesse. Il y filme une de ses villes d’enfance, Fuyang, au travers de ces récentes transformations urbaines, démographiques et sociales.

Fuchun désigne un fleuve, ou plus exactement sa partie orientale à l’approche de la ville de Fuyang, non loin de Shanghai. C’est là qu’en 1348 le peintre Huanh Gongwang réalise son chef d’œuvre « Séjour dans les monts Fuchun », un rouleau s’étalant sur près de sept mètres de long et illustrant les monts et rivières qui bordent la jeune ville. Plus de six siècles plus tard, le jeune réalisateur Gu Xiaogang tente de lui rendre hommage par une nouvelle fresque, tournée en deux ans au fil des saisons.

La grand-mère comme pilier familial

Nous suivons ici l’histoire d’une famille tout ce qu’il y a de plus traditionnel en Chine. Quatre frères, leurs conjointes, leurs enfants, et surtout la grand-mère. Celle-ci fête ses 70 ans au début de l’intrigue, et toute la famille s’est réunie pour lui souhaiter une longue vie. La fête a pour but de lui apporter de la chance, dans cette région du monde où la superstition imprègne chacun et chacune. Hélas, cette chance ne sera pas au rendez-vous, car le restaurant où la fête se déroule est plongé dans le noir. Un mauvais signe, qui aura tôt fait d’accomplir sa prophétie. À la fin de la cérémonie, la grand-mère s’écroule d’une crise cardiaque. Elle survivra, mais ne pourra plus vivre seule comme avant. Cet événement va donc mettre sous pression ses enfants, déjà peu épargnés par des vies souvent difficiles, où l’argent semble couler plutôt comme un fin ruisseau qu’un fleuve en crue. L’un vit sa vie de célibataire endetté, l’autre s’occupe de son fils handicapé, tandis que le troisième attend de déménager suite aux grands travaux de modernisation de la ville. C’est donc le quatrième qui en hérite, ou plutôt sa femme car c’est elle qui s’en occupera. On pense que l’intrigue se résume à cette famille, mais le réalisateur choisit l’éparpillement, le survol de celle-ci. Car, tout comme la fresque d’origine, une peinture chinoise ne se voit pas d’un coup d’œil : elle se déroule, et se lit au fil du regard.

Regard d’une ville

La famille et la ville se mélangent donc au fil des scènes, pour apporter au spectateur une vue globale en fin de séance. C’est là la force du film, sa capacité à nous plonger dans une ambiance, dans une ville, une époque changeante, alors même que les personnages de l’intrigue alternent entre mise en avant et effacement. Une scène en particulier frôle le virtuose sur ce point, un long plan séquence dans lequel le futur fiancé de l’une des filles de la famille se lance dans une nage le long d’une île. La caméra devient un long travelling horizontal, où les personnages flottent, marchent, se reposent au bord de l’eau. On ne sait plus qui voir, le personnage dans l’eau, sa fiancée dans les arbres, ou bien ces chiens qui nagent dans la rivière. En un plan, on sent l’ambiance de cette ville où le passé se voit peu à peu éjecté par la modernité imposée.

Tournage en deux ans

La ville où se déroule l’intrigue, Fuyang, subit actuellement des transformations drastiques. De grands projets immobiliers sont à l’œuvre, pour moderniser ce lieu pris entre montagnes et fleuve. La volonté du réalisateur débutant est donc de saisir l’instant, quitte à manquer d’expérience. Les acteurs sont ainsi des membres de sa famille ou des proches, ce qui renforce leur crédibilité et leur capacité à se fondre dans le décor, au prix bien sûr de quelques regards vers la caméra parfois… Afin de mieux marquer les transitions urbaines, le tournage du film s’est étalé sur deux ans. On suit donc, sans aucun effet spécial, les saisons s’enchaîner sur la ville : cerisiers en fleurs du printemps, été aux fortes chaleurs, automne et ses couleurs orangées, et enfin les neiges de l’hiver. Cet enchaînement permet là encore de saisir la ville comme un lieu déjà changeant d’ordinaire, où ses habitants eux aussi évoluent. Les mœurs chinoises sont ainsi mises à l’épreuve des saisons, avec entre autre la jeune fille qui préfère choisir son fiancé par amour plutôt qu’intérêt financier, ou encore les fils qui osent briser un tabou en parlant ouvertement de maison de retraite pour leur mère. La conclusion marque la fin d’un chapitre, laissant en cours les multiples mutations de cette ville et de cette famille. Avant de les prolonger plus tard, pour deux suites prévues afin de former ce qu’on espère être une grandiose fresque chinoise. Pour l’instant, c’est très bien parti.

Séjour Dans Les Monts Fuchun, de Gu Xiaogang. Avec Qian Youfa, Wang Fengjuan, Sun Zhangjian…2h30.
Sorti le 1er Janvier 2020

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