Autant en emporte le vent : retour sur un géant du cinéma hollywoodien

Autant en emporte le vent, voilà un nom qui suinte le cinéma. Auréolé avec huit oscars à sa sortie et considéré par beaucoup comme la plus grande histoire d’amour jamais projetée dans une salle obscure, il s’agit d’un film à l’aura unique qui symbolise parfaitement une certaine ère hollywoodienne. Épique, dantesque, démesuré et touchant mais aussi révisionniste et raciste, les adjectifs manquent pour évoquer ce monument du septième art, la production David O. Selznick par excellence qui, après 81 ans d’existence, demeure encore aujourd’hui une œuvre incontournable de la culture populaire.

La genèse d’une entreprise titanesque

En 1936, Margaret Mitchell finit son futur best-seller et, alors même que la publication n’est pas tout à fait lancée, les propositions d’adaptation sur grand écran pleuvent et une bataille de producteurs s’engage. Au milieu du marasme et des discussions, David O. Selznick tire son épingle du jeu et obtient les droits pour 50 000 dollars, un mois à peine après la sortie du livre. Commence alors une période de production qui va plus ressembler à un chemin de croix qu’une promenade de santé. Souhaitant une adaptation fidèle mais conforme à ses envies, Selznick entend avoir ce qu’il désire. Les premières difficultés vont arriver pour le casting.

À l’époque, c’est toujours le règne des gros studios qui tiennent les acteurs et réalisateurs sous contrat. Or, quand on souhaite en tête d’affiche une personnalité qui ne relève pas de sa propre écurie, il faut négocier férocement et avec malice. Clark Gable, alors lié à la MGM peu encline à le prêter, va se retrouver l’espace d’un instant en concurrence avec Gary Cooper ou Errol Flynn. Toutefois, la détermination du producteur va lui permettre d’arracher la superstar du studio au lion dans le cadre d’un arrangement financier mettant tout le monde d’accord.

Pour les rôles féminins, Olivia de Havilland, jeune égérie de la Warner, va vite être intégrée au projet pour incarner Melanie Hamilton. Pour la partition-clé, celle de Scarlett O’Hara, c’est différent. Selznick organise des auditions à travers tout le territoire américain. Ce coup de comm’, qui n’est pas sans rappeler celui opéré par Disney pour Le réveil de la force, va être une réussite, malgré le coût, et l’attente autour du métrage gonfle. Plusieurs vedettes se heurtent alors au portillon pour décrocher le rôle de Scarlett, parmi lesquelles Joan Crawford, Katharine Hepburn, Paulette Goddard ou encore Lana Turner. Pourtant après de nombreux tests et séances, c’est bel et bien Vivien Leigh qui s’impose, satisfaisant ainsi la volonté du producteur qui l’avait dans le viseur depuis le départ.

Une fois la distribution principale assurée, vient le temps de l’adaptation. Sidney Howard délivre un premier jet, considéré comme beaucoup trop long. Refusant de rester sur le tournage pendant son déroulement pour ajuster le script, il est donc remplacé par Ben Hecht, connu pour avoir écrit les scénarios du Scarface d’Howard Hawks ou de Gunga Din de George Stevens, qui va corriger la première moitié, sans être finalement crédité, tandis que Selznick lui-même s’occupe de la seconde. Howard revient après coup pour corriger le tir, ce qui marque son dernier fait d’armes ; il meurt peu après des suites d’un accident.

George Cukor, déjà reconnu pour son adaptation des Filles du docteur March en 1933 ou encore Vacances avec Cary Grant et Katharine Hepburn en 1938, est engagé à la réalisation. Malheureusement, les relations se dégradent vite entre lui et Selznicj, ceux-ci n’arrivant pas à s’entendre sur l’organisation du tournage ou le scénario. Victor Fleming est alors rameuté au pied levé, lui qui sort juste du tournage de son merveilleux Le magicien d’Oz, et va assurer l’essentiel du tournage ; Sam Wood le remplacera quelques temps, Fleming ayant besoin de repos.

L’équipe est alors assemblée, les pions sont en place et on ne croit pas si bien dire tant le premier constat à faire de toute cette grosse manœuvre est la mainmise, la quasi omnipotence du producteur sur tout ce qu’il se passe. Cette caractéristique, propre au fonctionnement de l’industrie de l’époque, généralement appelée «âge d’or des studios », se ressent donc sur la forme, nécessairement, mais aussi sur le fond, lequel va être soumis à une certaine logique mercantile. Pour autant, l’art ne va pas être mis de côté dans l’équation et le spectacle qui se déroule sous les yeux du spectateur vaut largement le détour.

Une fresque romantico-romanesque hallucinante

Condenser la nouvelle de plus de 1000 pages de Mitchell, reconnue pour être d’une grande simplicité dans le suivi, pour en faire une histoire regardable sans perdre la substance de l’œuvre originale, tel est le défi que s’est lancé Selznick en 1936 à l’achat des droits. A-t-il réussi ? Ce serait mentir que de dire non. Autant en emporte le vent est une œuvre fascinante en ce qu’elle arrive à raconter une grosse dizaine d’années de l’histoire des États-Unis, particulièrement du sud, de manière crédible et fluide. On peut s’interroger sur le fait que rien ne semble avoir changé, mais l’intrigue en elle-même, malgré le nombre important de personnages, n’est jamais confuse et le métrage est un petit plaisir de narration pour peu que l’on s’intéresse à ce qui se passe.

L’histoire, faut-il encore la résumer, est celle de Scarlett O’Hara, jeune fille d’une famille qui gagne sa croûte en vendant du coton, qui est éprise d’un bellâtre voisin, Ashley Wilkes, lequel va épouser sa cousine Melanie Hamilton. Scarlett va alors mal le vivre et enchaîner les mariages sans amour, alors que la guerre de sécession fait rage en parallèle et que Rhett Buttler, cynique et malin, lui fait la cour, tout en espérant pouvoir un jour vivre son idylle avec celui qu’elle désire.

Bien qu’il ne s’agisse là que d’un résumé assez grossier des quatre heures de film, il en ressort peut-être ce qui fait l’essence du métrage. Il s’agit d’une œuvre où les personnages avancent, au gré des épreuves, à force de courage et d’indépendance, mais le regard tourné vers le passé. Passé où le sud était glorieux et prospère, où il faisait bon vivre à Tara (propriété des O’Hara), ruines dont il ne reste que les serviles esclaves, mais aussi passé où Scarlett avait Ashley à portée de bras, sans qu’elle n’ait jamais réussi à lui déclarer sa flamme, le perdant ainsi au profit de Melanie. À ce titre, la photographie vient renforcer cette atmosphère, notamment dans la première partie, avec les plans d’extérieurs au moment du coucher de soleil qui sont somptueux et appellent à une imagerie universelle. Le Technicolor est sublime à souhait et l’on est impressionné par la grandeur des plans qui s’enchaînent.

Le film en lui-même est sublime du début à la fin. Le faste des décors est à couper le souffle et les variations qu’ils connaissent, à mesure que le temps passe et le sud devient de plus en plus meurtri, sont impressionnantes. Les costumes sont magnifiques et on perd la tête à découvrir progressivement l’étendue de la garde-robe à disposition, composée de certains habits improbables comme la fameuse tenue à partir de rideaux.

L’ambition ne s’arrête pas là et on sent toute la démesure de Selznick à chaque seconde qui passe : les figurants semblent infinis et permettent d’ajouter une crédibilité et une puissance forte aux images, mais les effets purement spéciaux ne sont pas en reste avec le passage de la destruction de la capitale de la Géorgie qui marque par ses visuels très travaillés. La mise en scène de Fleming peut ici être taxée d’impersonnelle ou de classique, et c’est indéniable : on sent bien que Selznick dirige absolument tout. Néanmoins, tout est millimétré et permet à l’ensemble de ravir le spectateur, témoignant ainsi la belle vision du producteur, inspiré sur ce coup-ci. On a donc là un spectacle total, l’apogée de l’industrie hollywoodienne de jadis, et chaque plan titille la rétine par le merveilleux qu’il dégage, de sorte qu’on peine à croire que ce film a bientôt presque cent ans, sauf quand certains pans de l’intrigue viennent heurter la morale.

Histoire de désamour : l’écriture polémique d’une intrigue palpitante

Venons-en au fond maintenant, ce qui intéresse toujours quand on évoque ce film tant celui-ci cristallise, encore aujourd’hui, de nombreux débats.

Ayant pour objectif d’offrir une adaptation des plus fidèles, Selznick épouse le texte de Mitchell sans concession et n’hésite pas à orienter son œuvre, au risque de déplaire à certains. Le sud, sujet d’étude principal, est alors glorifié et tout ce qui va nous être proposé va l’être au travers d’un regard exclusivement empreint de la mentalité typique de cette partie des États-Unis. L’esclavagisme des noirs est alors omniprésent et ceux-ci sont montrés comme dociles et heureux malgré leur condition et le comportement des maîtres à leur égard. Cette représentation, qui a fait couler beaucoup d’encre dès la sortie du film, particulièrement au cœur de la communauté afro-américaine, divise encore beaucoup aujourd’hui de sorte que certains haïssent l’œuvre à ce seul titre.

Ces critiques, compréhensibles par l’exagération ostentatoire dans la vision donnée des noirs, peut toutefois être mesurée. Le parti-pris est en lui-même assez honteux sur le plan moral, d’autant que même si l’esclavagisme faisait légion pendant la période du film, le caractère révisionniste lié aux comportements des personnages est fortement questionnable. Pour autant, ceci n’est qu’une toile de fond destinée à appuyer l’histoire de Scarlett, centre de l’intrigue. Mammy, interprétée par l’oscarisée Hattie McDaniel, joue davantage un rôle de mentor, caricatural il faut le reconnaître, qui tente tant bien que mal de remettre l’ingénue casse-pieds dans le droit chemin.

À propos de celle-ci, il y a énormément de choses à dire également. Insupportable au premier abord, méchante, peste, on ne tarit pas d’insultes envers le personnage de Scarlett. Son personnage est pourtant bien plus intéressant que ce qu’il ne laisse paraître. Sous ses airs de princesse impolie et irrespectueuse, se cache en réalité une femme forte et indépendante, rongée par la seule chose qui ne lui ait jamais échappé, l’amour.

Car finalement, si on regarde de plus près, ce n’est pas vraiment l’amour que l’on décèle tout au long du film mais plutôt une incapacité à le trouver ou le vivre. C’est d’autant plus ironique quand l’on sait que le film est considéré comme l’une des plus grandes histoires d’amour portées sur grand écran. La scène du viol conjugal questionne toujours autant et vient porter atteinte à une grande partie du discours sur les femmes distillé pendant le film. On pourrait ainsi être amené à croire qu’une femme n’aime son homme que quand celui-ci la prend contre son gré. Cela dit, la réaction de Scarlett peut être vue sous un autre angle. Elle qui semble ne vivre passionnément que quand le contrôle lui échappe se sent enfin intriguée par cet homme qui jusqu’alors cédait à tous ses caprices. Attention, le but de cet article n’est en aucun cas de légitimer la scène ou de lui donner un caractère positif, simplement de souligner son importance au regard du développement de l’intrigue et des personnages.

C’est là l’essence d’une telle fresque, qui reprend ici le côté Bildungsroman de l’œuvre originelle, avec une jeune fille qui devient femme au fil des obstacles qu’elle rencontre. Elle n’est pas parfaite mais elle se forge selon ses principes et sa détermination. C’est exactement ce que l’épilogue véhicule quand, enfin ivre d’amour pour Rhett, mais délaissée par celui-ci qui a fini par perdre patience, elle ne lâche pas et entend bien continuer à avancer coûte que coûte. Son histoire, aussi frustrante puisse-t-elle être demeure un modèle narratif et une aventure romanesque enivrante de laquelle on ne souhaite plus vraiment sortir tant les péripéties affrontées et les personnages rencontrés concourent tous à faire avancer ces survivants d’une civilisation balayée par le vent.

Ceci étant dit, force est de constater que malgré ces éléments qui peuvent susciter de houleuses discussions, Autant en emporte le vent tient toujours la route. Film romanesque, pas vraiment romantique, par excellence, – aux côtés du Barry Lyndon de Kubrick – paroxysme du grand spectacle hollywoodien d’une certaine époque, le mastodonte qu’il est n’a pas faibli avec le temps et c’est les yeux émerveillés que l’on suit cette épopée aux côtés de Scarlett O’Hara, figure irritante mais ô combien marquante de l’histoire du septième art. Si l’on se réjouit qu’elle prenne le fameux « Frankly my dear, I don’t give a damn » dans la poire, on n’est que plus impressionné de la voir se relever une énième fois dans la foulée. Et c’est peut-être ça la leçon de cette œuvre, à l’image d’une industrie qui s’apprête à voir la guerre la chambouler quelque peu, et qui ne sortira en Europe qu’après coup : aussi grande la désolation, notamment amoureuse, puisse-t-elle être, à cœur vaillant rien d’impossible !

Autant en emporte le vent de Victor Fleming. Avec Vivien Leigh, Clark Gable, Olivia de Havilland, … 4h

Sortie le 17 janvier 1940.

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