Critiques

Deux : La passion n’a pas d’âge

L’amour est un phénomène rarement raisonnable mais qui peut être d’une grande beauté. C’est cette idée-là qui ressort du premier long-métrage de Filippo Meneghetti, Deux, dans lequel celui-ci s’adonne à évoquer, avec succès, un sujet finalement peu abordé, à savoir l’homosexualité entre personnes âgées.

Madeleine (Martine Chevallier) et Nina (Barbara Sukowa), deux voisines retraitées, sont éprises passionnément l’une de l’autre. Elles entretiennent cette relation en secret à cause de la peur de Madeleine quant à la réaction de ses enfants Anne (Léa Drucker) et Frédéric. Mais alors que le couple décide de partir s’installer à Rome, la mère cachottière fait un AVC, compromettant ainsi leur plan tout en mettant des obstacles à leur amour.

La relation interdite rendue impossible n’a rien de neuf d’un point vue scénaristique. Pourtant, en jouant de cette carte avec l’âge des personnages, Meneghetti parvient à créer quelque chose de surprenant et de prenant. Là où le film commence de manière assez légère, nous présentant le petit écosystème dans lequel évolue Madeleine, une certaine tension s’installe assez vite pour ne plus jamais nous lâcher. Par sa mise en scène, le cinéaste, qui démontre un grand talent pour un premier projet, nous enferme progressivement dans un espace restreint où la nécessité de l’être aimé devient obsédante et pousse à faire des folies.

C’est sûrement la grande force du métrage, montrer ce qui a l’air d’une relation passionnelle adolescente à travers deux femmes mûres. Les voir braver les interdits, partir en douce, s’infiltrer chez l’autre, est autant source de crispation, par peur des conséquences de la découverte par l’entourage, que de joie tant leur connexion émotionnelle se ressent. Les deux comédiennes sont d’ailleurs à saluer pour leurs belles performances, Martine Chevallier en tête, – son jeu rappelant parfois Emmanuelle Riva dans Amour de Michael Haneke avec un résultat tout aussi glaçant. Barbara Sukowa, connue notamment pour ses prestations chez Rainer Werner Fassbinder, n’est pas en reste et apporte un grain de folie irrésistible à cette histoire.

Le récit est alors toujours palpitant et riche en émotions. Le rire n’est clairement pas exclu aux côtés du suspense et l’on se prend, malgré l’aspect voyeur très bien mis en exergue par les gros plans sur les yeux ou les judas, à aimer observer cette relation qui ferait vriller les cathos extrêmes. Cela dit, si Meneghetti impressionne par son aisance et ses idées avec la caméra, il tient sa plume encore un peu maladroitement. Certaines grosses ficelles font tache et cassent un peu l’ambiance haletante développée. Ces effets, apportant presque systématiquement une dimension comique, donnent une tonalité assez chancelante par instants.

Néanmoins, on sort soufflé de cette première réalisation qui intrigue et touche juste à plus d’un moment. La puissance de la dernière scène résume bien l’aventure que le cinéaste nous fait vivre pendant un peu plus d’une heure et demie. Le monde peut s’effondrer et les obstacles s’accumuler, les cœurs qui s’aiment sont enivrés d’une mélodie commune, permettant de braver n’importe quelle épreuve et de s’évader, si ce n’est physiquement, spirituellement.

Deux, de Filippo Meneghetti. Avec Martine Chevallier (de la Comédie Française), Barbara Sukowa, Léa Drucker, … 1h35

Sortie le 12 février 2020.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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