Critiques On rembobine

Conflit : Portrait de(ux) femmes face à la pression sociale

Monteur pour Max Ophüls ou Marcel L’Herbier, Léonide Moguy est avant tout un cinéaste à la filmographie assez courte mais intéressante. Se mettant en marge de ses contemporains très ancrés dans le réalisme poétique, comme Jean Renoir ou Marcel Carné, il opte davantage pour des thèmes assez tabous pour l’époque, une mise en avant prononcée des femmes, sous la forme de mélodrames enjoués. Son quatrième film Conflit en est un très bon exemple.

Avec son introduction in media res, le métrage commence sur les chapeaux de roue par une femme qui tire sur une autre, de crainte que cette dernière aille voir quelqu’un et sans le savoir, alors que l’on est encore surpris par la rapidité de la scène, on est plongé dans une histoire retorse où les mœurs vont être questionnées. Conflit raconte l’histoire de deux sœurs, Claire (Corinne Luchaire) et Catherine (Annie Ducaux), qui partagent un secret terrible ayant des conséquences importantes sur leurs vies respectives. La première est tombée enceinte trop jeune et, face à la pression sociale que cela représente pour son avenir, hésite à avorter. Sa sœur, mariée mais dont le couple bat de l’aile à cause de l’infertilité de Catherine, voit alors en cette grossesse une occasion inopinée de sauver son foyer, son image, tout en laissant propre l’honneur de celle qui partage son sang.

Le cinéaste, après son démarrage à toute berzingue, n’entend pas nous relâcher et préfère directement jouer cartes sur table. Dès que l’instruction commence, un aspect théâtral apparaît, les personnages sont grandiloquents et, si cela semble ringard aujourd’hui, on se prend au jeu grâce à des répliques aux petits oignons, signées Charles Gombault. On est alors face à un soap à l’ancienne, à la mise en scène au départ plate mais au rythme haletant. Transitions en volet, fondus rapides, notre attention est maintenue. Puis d’un coup, le style s’emballe à l’arrivée de flash-backs intéressants ; les transitions ne sont pas toujours soignées mais l’effort est louable avec de très belles envolées – tout la scène liée à l’avortement montrée de manière dantesque comme une montagne à gravir. La structure narrative devient alors très ludique et on assemble les pièces du puzzle à mesure que le cinéaste nous fait découvrir le pot aux roses.

Léonide Moguy explore les profondeurs de la femme, sous l’angle ici de son « devoir » de maternité sans tomber dans la facilité. Il s’attache tout le long à ses deux actrices, qu’il n’a de cesse de mettre en valeur par des plans sur leurs visages, révélant tant leur tendresse que leur détermination. Fortes et passionnées, elles ne se laissent pas abattre et, bien que l’avortement ne se fasse pas – l’évoquer aussi banalement est déjà fort pour l’année de production de film -, la manière dont elles gèrent la situation est assez bluffante et touchante. L’écriture et l’interprétation jouent pour beaucoup ici. Si Corinne Luchaire peine à convaincre lors de ses premières apparitions, son jeu s’affine à mesure que le film avance et l’on se met à vivre cette histoire à ses côtés. Ce qui frappe, c’est surtout la gestion des personnages masculins, du moins ceux directement impliqués dans le drame principal. Moguy les rend lâches, oppressants (à l’image de l’illustration supra) et d’un cynisme écœurant, les dialogues ayant un impact considérable sur notre perception de ces mâles se la jouant alphas mais étant très bêtas. Tous, ou presque, grotesques, ils symbolisent bien une société patriarcale voyant alors la femme comme poule pondeuse puis mère aimante, sans penser à leurs turpitudes réelles.

L’opposition entre les deux sexes est alors l’un des moteurs du récit, au même titre que la relation sororale développée. Cela dit, et c’est sûrement le reproche majeur que l’on peut adresser au métrage, Moguy peine à conclure son film. Le revirement final est à la fois trop soudain et trop prévisible donc peu crédible, le soufflé dégonfle pas mal et l’on est un peu déçu tant l’intrigue de base était passionnante. Néanmoins, l’ensemble est convaincant et malgré les quelques faiblesses, celles-ci grandement lieu au parti pris mélo rendant le métrage tantôt lyrique tantôt poussif, on est charmé et les dilemmes moraux cornéliens mis en exergue touchent juste. Moguy parvient donc en se détachant de la recette en vogue de son temps, en optant pour un style plus hollywoodien – on pense à Lubitsch par certaines pointes d’humour dans un contexte où les mœurs sont mises à mal – à parler de thèmes forts avec une grande générosité et un aplomb infaillible. S’il n’est pas un réalisateur reconnu, il a le mérite de donner un corps et une âme à des œuvres qui lui tiennent à cœur et la redécouverte de son œuvre est aussi plaisante qu’enrichissante.

Conflit de Léonide Moguy. Avec Corinne Luchaire, Annie Ducaux, Roger Duchesne, … 1h34

Sortie le 21 décembre 1938. Rétrospective à la Cinémathèque Française jusqu’au 1er mars 2020.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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