Critiques

Lettre à Franco : Papi (re)fait de la résistance

La mode est aux films historiques sur des personnes ignorées aux actes pourtant fort à en croire la sortie simultanée de Le cas Richard Jewell par Clint Eastwood et Lettre à Franco d’Alejandro Amenábar. Autre point commun entre ces deux métrages : leur médiocre qualité – on renvoie à notre critique sur Richard Jewell si vous désirez en savoir plus à son sujet, bien que le film d’Eastwood soit plus captivant et moins vain que celui dont il est question ici. Direction l’Espagne où la chaleur estivale en 1936 a fait tourner la tête à un pays, alors en quête de reconstruction politique, mais aussi au réalisateur qui semble s’être évanoui en cours de route.

Miguel de Unamuno (Karra Elejalde) est un éminent écrivain, reconnu en philosophie, et recteur de l’université de Salamanque. Remarqué pour ses prises de positions politiques par le passé, il se met à défendre la montée au pouvoir de Franco (Santi Prego) mais, s’apercevant du caractère fasciste de cette nouvelle entreprise politique, revient peu à peu sur son opinion. Ce court laïus résume à merveille le film et suffit pour en parler. Amenábar n’offre rien de plus que cette petite histoire d’un vieillard, autrefois fort de caractère et devenu girouette par instinct de survie, qui voit son bon sens lui revenir. Pour autant, le film s’éternise et on ne comprend jamais vraiment pourquoi tant rien n’a véritablement d’enjeu, si ce n’est la survie des deux amis du protagoniste, vus trois fois à tout casser et dont le sort nous indiffère grandement.

L’intrigue de base en elle-même n’est pas inintéressante, au contraire. La représentation des objecteurs de conscience est un sujet fort, susceptible de donner lieu à des œuvres saisissantes et puissantes – demandez à Terrence Malick avec Une vie cachée – mais le traitement opéré par le cinéaste espagnol rend le tout mollasson et pas trépidant pour un sou ; on finit par penser qu’un court métrage de dix minutes ou un documentaire nous auraient fait vibrer bien davantage. Il filme basiquement chaque situation, les champs contre-champs s’enchaînent et lorsqu’il tente le moindre effet, il l’étire trop et celui-ci devient ennuyeux – on a la discussion entre Miguel et son ami dans la campagne avec les fondus enchaînés ou bien le fameux rêve de l’écrivain dont le sens vient avec des sabots taille 62. C’est d’autant plus regrettable que celui qui avait réalisé Les autres semble n’avoir même pas été derrière la caméra. On croirait à un film impersonnel, calibré pour passer en festivals et rafler des récompenses aux Goyas – Dieu merci, Douleur et Gloire était là.

Quelques partis pris restent assez audacieux – mais sous exploités – comme le fait d’insister sur le personnage de Franco, manipulateur et déterminé à accéder au pouvoir, en opposition à Miguel, dépassé et galérant à retrouver son courage d’antan. Cette dualité ne mène toutefois pas à grand-chose et le résultat du projet reste insignifiant puisque l’on sait tous que Franco va finir à la tête de l’état. Car c’est là le problème. On attend éperdument que le film décolle, que l’on ait droit à un moment de grâce pouvant changer le cours d’une histoire déjà écrite et quand celui-ci arrive, même si la scène se démarque du reste insipide, elle ne convainc pas pleinement. Certes, Amenábar arrive à donner un caractère impressionnant à la foule de soldats aliénés et l’on redoute le moment de la prise de parole de notre écrivain face à cet auditorium prêt à le lapider en cas de parole dissonante. Malheureusement, cette partie est trop rapide, peu préparée. On nous a montré un homme tatillon sur la justesse dans le choix des mots et l’utilisation de la langue de Cervantès mais on ne suit pas la rédaction de son plaidoyer. La délivrance orale de celui-ci est par ailleurs trop courte, malgré un texte joliment écrit et un plan vraiment intéressant – enfin – avec la caméra mettant Miguel en contre-plongée marquant sa reprise de contrôle de ses idées, et l’épilogue est trop soudain et pompeux. Les violons sont sortis, des bouts de texte apparaissent à l’écran et l’on finit en se demandant « tout ça pour ça ? ».

La déception est forte face à ce soufflé politique effondré, vide d’émotions. Amenábar a l’air aussi épuisé derrière sa caméra qu’il nous laisse hébété dans la salle. Sa petite leçon d’histoire manque clairement d’entrain ; on a l’impression d’avoir un professeur lisant bêtement son cours au mot près, sans faire vague. Sans son casting qui relève le niveau et la photographie soignée d’Alex Catalán, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent si ce n’est le constat d’un auteur qui est aussi affaibli que le personnage qu’il met en scène.

Lettre à Franco d’Alejandro Amenábar. Avec Karra Elejalde, Santi Prego, Eduard Fernández, … 1h47

Sortie le 19 février 2020.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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