Sortilège : Envoutement cinématographique

Vous-êtes-vous déjà demandés ce que ça donnerait un cocktail à base de Stanley Kubrick, Andrei Tarkovski, Terrence Malick et Apitchapong Weerasethakul ? Alaa Eddine Slim oui visiblement et son long-métrage SortilègeTlamess en version originale -, petite sensation de la Quinzaine des réalisateurs 2019, en est l’expression.

L’audace semble être ce qui caractérise le mieux ce film. A son commencement, rien ne laisse présager ce qui va suivre et ce pour notre grand plaisir. On voit donc plusieurs soldats vadrouiller dans une nature désolée, un désert notamment, et parmi eux on en suit un. Quand, de retour au QG, un de ses frères d’armes se fait sauter la cervelle et sa mère, au protagoniste, meurt le lendemain, il décide de fuir. De là commence alors une errance onirique et spirituelle aussi improbable que terrassante.

Sortilège est un trip au sens premier du terme, une expérience sensorielle déroutante qui ne prend pas le spectateur par la main. Alaa Eddine Slim entend nous balader dans des décors naturels magnifiques et sublimés par une photographie aussi envoutante que la réalisation alternant entre plans fixes cliniques et mouvements flottants, fantomatiques au milieu d’une nature aux allures d’Eden. Si on se laisse prendre au jeu de ces plans séquence on est transporté dans un monde fascinant, fantastique. Néanmoins, on peut regretter quelques facilités d’écriture afin de faire avancer l’histoire, pouvant faire sortir du film, bien qu’une fois que l’on est happé celles-ci passent inaperçues. Ceci, allié à une structure narrative déconstruite et peu conventionnelle, peut agrandir la distance entre l’écran et le spectateur, d’autant que la mise en scène, relativement froide à plus d’un moment, crée comme un fossé de base.

Face à cette œuvre, il ne s’agit pas spécialement de comprendre, mais plutôt de ressentir, de vivre une expérience tantôt planante tantôt glaçante qui ne laisse pas la rétine indemne. Les idées se multiplient pour renouveler en permanence l’intrigue et la mise en scène ; il n’y a qu’à repenser aux quinze premières minutes où le cinéaste nous assomme avec brio de plans exquis et saisissants avec un enchaînement de séquences virevoltant et stupéfiant. Ensuite, tout l’axe pris autour du déserteur devient d’une douceur mystique, celui-ci passant de proie à prophète au cœur d’une forêt qui semble magique tandis qu’il se fixe comme objectif de protéger une femme enceinte ayant, elle, déserté sa condition bourgeoise. L’interaction entre les deux, éminemment oculaire, va porter le récit jusqu’à une dimension presque biblique avec une proto Sainte Famille improvisée.

Le résultat est un peu quitte ou double, et le film peut souffrir de sa radicalité, pourtant bienvenue dans un début d’année faisant finalement la part belle au cinéma étranger – à comprendre comme tout ce qui sort d’Hollywood et de la France, fournissant aussi de sacrés métrages depuis le 1er janvier. On peut penser à des œuvres plus orientales et récentes comme Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan, sorti l’année dernière mais dont nos âmes ne se sont toujours pas remises, ou encore plus fraîchement le merveilleux Séjour dans les monts Fuchun ; deux films mettant en balance ville et nature au travers d’une photographie enivrante.

L’ambition qui se dégage des deux heures de cet ensorcellement filmique est un signal réjouissant d’un cinéma tunisien vivace et plus généralement un rappel de la richesse créative trouvables dans les œuvres maghrébines ou internationales. Au-delà des deux films cités supra, on peut mentionner que 2020 est jusque-là un grand cru pour les industries de ces contrées-là avec des jolies propositions comme Le miracle du Saint Inconnu d’Alaa Eddine Aljem, Nina Wu de Midi Z ou encore Monos d’Alejandro Landes, qui va bientôt débarquer sur nos écrans. Ces films souffrent de ne pas toujours trouver leur public, par la maigre distribution et le marketing difficile qu’ils représentent, face à des œuvres plus « grand public » ou des grosses productions connaissant, logiquement, un vrai succès quasi-systématiquement.

Sortilège vient alors rappeler l’importance de donner également une chance à ces projets nous faisant sortir de notre zone de confort – ici c’est le cas de le dire – pour maintenir et surtout promouvoir une diversité dans les salles françaises, connues pour avoir toujours été un fief de découvertes cinématographiques en tous genres.

Sortilège de Alaa Eddine Slim. Avec Abdullah Miniawy, Souhir Ben Amara, Khaled Ben Aissa, … 2h

Sortie le 19 février 2020.

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