Critiques

Monos : jeunesse au cœur des ténèbres

Très remarqué depuis son passage à Sundance en janvier 2019 où il a remporté le prix du meilleur film étranger, Monos, troisième long-métrage d’Alejandro Landes et premier à connaître un réel succès, vient nous plonger dans un environnement où la violence est reine et le bonheur fragile, voire illusoire.

Les Monos sont un commando d’ados, garçons comme filles, aux surnoms improbables tels que Smurf ou Rambo, vivant en haut d’une montagne où ils bénéficient d’un entraînement militaire afin d’aider « L’organisation » dans un conflit armé. Ils détiennent une prisonnière, la Doctora (Julianne Nicholson) et une vache laitière, qu’ils doivent absolument protéger. Malheureusement, cette bande connaît quelques mésaventures et le lien qui semble les unir s’avère plus faillible qu’ils ne le pensent.

Alejandro Landes a à cœur de parler de son pays, la Colombie, c’est indéniable, et ici, même si le nom n’est jamais cité, on ressent bien à travers le microcosme qu’est ce régime composé de gamins la métaphore d’une nation en reconstruction mais encore instable. La démarche s’apparente alors à un mélange d’influences tant littéraires que cinématographiques avec une inspiration irrécusable du fameux Sa majesté des mouches de William Golding mais aussi de films d’Herzog dans l’utilisation frontale de la jungle comme décor ; on pense à Aguirre ou à Fitzcarraldo, dans une autre mesure.

Pourtant, sans se reposer sur ce socle de connaissances, Landes parvient à exister de manière indépendante en proposant une œuvre forte. Il joue de ses environnements à merveille pour nous faire nous immiscer progressivement dans une horreur glaçante. Là où la montagne offre de vastes plateaux au-dessus des nuages où, même si la respiration est difficile, on se sent bien, le cinéaste joue de multiples plans larges au commencement pour se rapprocher peu à peu des personnages, que l’on ne quittera plus une fois dans la jungle, lieu d’oppression et de tous les dangers.

Tout semble alors maîtrisé dans cette aventure tantôt onirique tantôt brutale. Les effets sont distillés avec une simplicité déconcertante et l’on est comme envouté par ce qui nous est offert. La photographie démentielle donne aux décors une force immesurable, que la bande originale minimaliste renforce, rendant l’ensemble saisissant par la violence déployée. Car c’est bien le mot qui traduit le mieux le métrage : saisissant. On est comme pris à la gorge dans une spirale infernale de fureur impliquant des gosses qui essaient tant bien que mal de trouver des échappatoires momentanés, si ce n’est définitifs. A ce titre, la conclusion du film est une réussite par sa mise en exergue des incertitudes qui dominent les esprits quant aux temps à venir, que ce soit pour ces jeunes aux âmes détruites par le chaos ou pour la société en général.

Certains peuvent crier à l’esbroufe et à l’exercice de style pour impacter en festivals. En un sens ils n’ont pas tort tant Landes a l’air de jouer du caractère artificiel de certaines séquences pour se faire remarquer ; certains passages peuvent sonner faux ou sembler trop facile. Dans tous les cas, il faut admettre que ceux-ci sont brillement exécutés et que, s’il s’agit d’une arnaque quant à la démarche, la forme, elle, reste tout à fait séduisante.

En un peu moins de deux heures, on vit donc une expérience assez dingue, une exploration des profondeurs de l’âme, -coucou l’influence Hearts of Darkness de Joseph Conrad – qui laisse sans voix. Si on sort un peu épuisé, avec la rétine imprégnée d’une imagerie agressive, on est tout autant impatient quant à l’avenir du cinéma sud-américain qui, déjà avec Bacurau l’an dernier, semble être sur une pente très intéressante avec des auteurs, comme Alejandro Landes, dont on attend les prochains films avec grande hâte.

Monos d’Alejandro Landes. Avec Julianne Nicholson, Moisés Arias, … 1h42

Sortie le 4 mars 2020.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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