L’Etat Sauvage : cataclop, cataclop, cataflop …

Malgré les difficultés rencontrées pour monter de tels projets, le cinéma français parvient de plus en plus à nous surprendre avec des propositions détonantes. Le western, genre américain par excellence mais très apprécié par chez-nous, n’existe que peu dans notre industrie. Il est possible qu’après le très bon Les Frères Sisters de Jacques Audiard, certaines portes se soient ouvertes. David Perrault s’y engouffre alors pour livrer L’État Sauvage qui, s’il ne manque pas d’ambitions, manque tristement de maîtrise.

Alors que la guerre de sécession fait rage aux États-Unis, Edmond (Bruno Todeschini) et Madeleine (Constance Dollé) ont réussi à s’installer confortablement du côté des sudistes. Mais, quand les nordistes victorieux approchent, ils se voient contraints avec leurs filles Esther (Alice Isaaz), Justine (Déborah François) et Abigaelle (Maryne Bertieaux) ainsi que leur domestique (Armelle Abibou) de prendre la fuite aux côtés du mercenaire Victor Ludd (Kevin Janssens), lui qui est chassé par la terrible Bettie (Kate Moran).

David Perrault essaie de proposer un western qui sort de l’ordinaire. Le casting essentiellement féminin est déjà un choix fort mais c’est surtout par ce qu’il entend véhiculer que l’ambition se ressent. Le but est clairement de faire un western élégiaque sous forme de road-movie, à l’instar des chefs d’œuvre La horde sauvage ou L’homme sans frontière, marqué par la fin d’une ère et des personnages qui vont se découvrir au cours du voyage qui les attend. L’audace est palpable dès l’introduction avec une photographie très soignée, qui va l’être tout du long, qui laisse présager une œuvre visuellement forte. Pourtant, le soufflé retombe assez vite. La première scène de fusillade intervient, et son découpage excessif la rend assez illisible du fait du surplus de plans et d’une spatialité hasardeuse, malgré le parti pris classique de la filmer en champ contre-champ.

Un sentiment s’installe alors, celui que Perrault veut trop en faire et s’attache principalement au style général, au point de laisser la substance de côté. Il fait alors s’enchaîner une multitude de scènes au ralenti, accompagnées systématiquement d’une musique au synthé. L’idée n’est pas mauvaise et on voit là l’envie de créer de l’onirisme. Malheureusement, le cinéaste abuse de son artifice en l’utilisant à tous bouts de champ et parfois de manière bien ridicule – la scène du charriot au bord du ravin pèche autant pour son écriture calamiteuse qu’à cause de cet effet visuel-. Ainsi, le moment de bravoure venant conclure le film, malgré son fort caractère symbolique intéressant, ne se démarque pas vraiment et tombe finalement à plat par son manque total de réalisme. L’ambiance voulue ne s’installe jamais et la puissance tant recherchée dans le ressenti laisse place à la lassitude.

Le réalisateur montre donc de l’ambition mais semble ne pas avoir les ressources pour les mettre en avant correctement. Même son scénario souffre de nombreux défauts : des personnages ni profonds ni charismatiques – à la limite ce n’est pas si grave -, des scènes sans grand intérêt ou encore des dialogues superficiels et sonnant faux à l’image de celui-ci entre Alice Isaaz et Kevin Janssens, incarnant une caricature de cowboy même pas digne de figurer dans Red Dead Redemption :

« – Puis-je vous demander d’où vient votre cicatrice ?

– C’est le passé. Je préfère regarder vers l’avenir. »

Ces répliques sont beaucoup trop nombreuses et conjuguées au style visuel hautement superficiel, elles rendent le récit difficile à croire. Cela dit, les différentes évolutions et thèmes brassés restent intéressants. L’idée de confronter ces personnages à la chute de leur civilisation connue amène de belles scènes, particulièrement celles liées à la condition des domestiques noirs entre Armelle Abibou et Constance Dollé. Cette prise de conscience que le monde change et qu’il ne faut pas rater le train, ici littéralement d’une certaine manière, donne par instants le sentiment mélancolique passablement recherché par le cinéaste et une certaine ampleur au métrage.

L’État Sauvage est donc une déception. Il marque le fossé pouvant exister entre de belles intentions et un bon film. Si sa palette visuelle s’avère plutôt séduisante, la pauvreté du fond prend vite le dessus et nous laisse désemparés face au potentiel fort d’un projet alléchant sur le papier. On espère néanmoins continuer à voir fleurir de telles propositions car, bien que pas toujours à la hauteur, elles témoignent d’une volonté de changement et d’ouverture de notre cinéma, ce qui fait sacrément plaisir.

L’Etat Sauvage de David Perrault. Avec Alice Isaaz, Déborah François, Kévin Janssens, … 1h58

Sortie le 26 février 2020.

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