L’éclipse : de la difficulté d’être heureux…

L’expression des turpitudes d’une âme égarée au cœur du monde moderne, tel semble être le défi que s’est lancé Michelangelo Antonioni pour faire suite à La Notte, dans lequel il mettait en scène Jeanne Moreau et Marcello Mastrioanni. Ici, à nouveau un couple italo-français à l’écran. Monica Vitti passe d’amante passagère à personnage principal et Alain Delon vient lui faire la cour inlassablement, en jouant de son charme quasi-irrésistible. Pourtant, ce n’est plus vraiment ça qui intéresse le cinéaste. Cette fois-ci, il compte se tourner davantage vers une observation de la solitude à travers Vittoria, femme forte et complexe, victime de l’incommunicabilité qui englobe la société dans laquelle elle évolue. Incapable de donner ses raisons à l’homme dont elle se sépare, ni de raconter cet événement à sa mère, elle erre dans une Rome déserte, cherchant au coin de chaque architecture, une libération, un moment de folie.

L’éclipse devient alors un jeu pour son réalisateur. Il balade le spectateur qui ne peut jamais anticiper ce qui va suivre et ne peut que chercher à comprendre ce que chaque cadrage signifie. Inutile de rappeler l’attrait d’Antonioni pour l’esthétisme de ses métrages et l’importance du visuel pour raconter la vie. On peut accuser le film de ne pas avoir d’histoire mais c’est bien volontaire. Ce qui prime pendant nos deux heures passées sous le soleil italien, c’est la seule intrigue qui s’immisce progressivement : cette femme, semblant incapable de s’ouvrir suffisamment aux hommes par peur de perdre le contrôle, va-t-elle réussir à trouver ce bonheur qu’elle cherche tant ?

On se perd alors dans un enchaînement de situations, tantôt oppressantes, tantôt poétiques et ce, par de simples raccords brutaux, comme des rappels à la réalité. On passe de la campagne environnant un aérodrome où une musique jazzy chatouille nos oreilles aux hurlements incessants des boursicoteurs de Rome, dont Delon fait partie ; ceci renforçant d’autant plus la résistance de Vittoria dans leur relation, comme un refus de succomber au symbole d’une société orientée vers l’argent.

Antonioni sublime tout ceci par un sens du plan qui lui est propre. Il filme chaque pan de rue de la ville aux sept collines comme des tableaux. On se croit chez De Chirico et ses places abandonnées puis, l’instant d’après, on vire dans l’impressionnisme avec une série de lampadaires sur fond noir qui feraient croire à une multiplication de soleils miniatures dans un ciel romain devenant une déclinaison de La nuit étoilée de Van Gogh. Chaque cadre a son identité, sa puissance, et cette stylisation, si aboutie, parvient à ne pas prendre le pas sur la simplicité du récit. Car s’il y a bien quelque chose qui ressort du cinéma d’Antonioni, c’est sa capacité à rendre chaque scène réaliste, à l’exception de celles voulues volontairement improbables comme le passage, aujourd’hui impossible à caler, de la danse africaine. C’est à travers les interactions entre Delon et Vitti que ce sentiment se dégage avec la plus grande évidence. Les regards, leurs petits gestes et la folie qui émane de la passion qui les anime, tout semble crédible au point que l’on pourrait presque être amené à se sentir de trop au cœur de leurs moments d’intimité.

C’est le rappel du cinéaste qu’au sein de cette mascarade qu’est le monde qu’il dépeint, il ne faut pas oublier l’humain, ses troubles mais aussi ses petits moments de joie. L’existence est bel et bien au cœur du métrage qui, dans le cadre de cette quête, s’amuse à questionner sur l’importance de l’amour, de l’argent et autres.

Pourtant, les gens n’évoluent pas totalement et chaque pastille de bonheur mise en scène est éphémère. C’est la leçon que veut nous transmettre Antonioni. Vittoria continue d’attendre que les hommes qui l’attirent la poursuivent comme si elle était le centre de leurs vies, et eux retournent à leur occupation. Ceci amène au dénouement, une séquence d’environ sept minutes durant laquelle nos nerfs sont mis à rude épreuve. Le cinéaste se met en tête de mettre le spectateur face à une angoisse, celle que les histoires d’amour n’ont pas toujours lieu d’être. Ainsi, reprenant l’imagerie avec laquelle il nous a montré la naissance de l’idylle, il nous fait attendre, impatiemment, la consécration de celle-ci. Une femme blonde en robe se retourne, l’espoir renaît, mais malgré la ressemblance, ce n’est pas celle que l’on voulait voir. Un homme en costume descend du bus à l’endroit du rendez-vous habituel, ce n’est pas Alain Delon. Pour couronner le tout, Antonioni, aussi sadique que poète, montre le voisinage qui épie, comme nous, hébété, la réunion des deux jolis cœurs, en vain. Le temps passe, l’amour s’est éteint, seuls brillent les lampadaires des rues de Rome, comme des soleils au milieu de la nuit.

L’éclipse c’est peut-être ça en fait, un moment d’inouï dans un monde morose qui nous fait oublier l’espace d’un instant la vacuité de nos existences. En filmant Rome comme une ville vivante pour l’argent et morte pour l’Amour, Antonioni touche juste et nous laisse bouche bée face à son niveau de narration. Comme si, en montrant la rudesse d’une société, il ouvrait de nouvelles perspectives cinématographiques.

L’éclipse de Michelangelo Antonioni. Avec Monica Vitti, Alain Delon, Francisco Rabal, … 1h58
Sortie le 2 mai 1962.

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