Nuits Blanches : amour pur et tristesse profonde

Adaptant la nouvelle éponyme de Dostoïevski, Luchino Visconti livre avec Nuits Blanches un film romantique dans lequel deux visions de l’amour s’opposent, l’une portée par le charme de Marcello Mastroianni, l’autre par la beauté candide de Maria Schell. Le cinéaste italien continue alors de se détacher du néo-réalisme, mouvement dont il est à l’origine, avec cette œuvre déchirante, finalement peu reconnue, qui rappelle tout son pouvoir de conteur.

Mario (Marcello Mastroianni) débarque dans une petite ville italienne pour son nouvel emploi. Seul, errant dans les rues, il croise Natalia (Maria Schell), en larmes. La nuit suivante, il la revoit et peu à peu s’entiche d’elle, qui lui révèle attendre un homme depuis un an. Au cours de ces quelques pérégrinations nocturnes, les sentiments des deux êtres sont malmenés, lui tombant dans l’obsession pour la jeune femme tandis qu’elle s’accroche désespérément à son rêve tout en étant sensible aux avances du séducteur.

Entre rêve et réalité

Visconti filme une rencontre. Celle éphémère entre deux personnes, vouées à passer un moment ensemble sans savoir de quoi il va en retourner. Il transpose le texte de Dostoïevski en Italie, dans une reproduction de ville à l’allure vénitienne. Là où il aurait pu, à l’instar du mouvement qu’il a initié, tourner cette même histoire dans de vraies rues locales, il décide de fabriquer les décors à la Cinecittà. Il rappelle alors par cette artificialité, le côté machine à rêves du cinéma qui renforce tout l’aspect onirique de son récit. Ici, il reconstruit une certaine réalité qu’il entend sublimer pour la confronter aux fantasmes des protagonistes.

Natalia espère depuis un an le retour de l’être aimé et, bien que celui-ci ne se manifeste pas immédiatement à son retour, elle ne perd pas espoir et vit dans le rêve de retrouvailles imminentes et merveilleuses. De son côté, Mario est plus terre à terre. Moins solitaire que dans la nouvelle – Visconti a néanmoins la brillante idée de le faire croiser un chien errant à deux reprises pour le symboliser -, il tombe fou amoureux de cette femme lui étant si proche mais paraissant si peu accessible. Le cinéaste met alors en avant toute la grammaire cinématographique qu’il maîtrise pour nous montrer les égarements sentimentaux des deux âmes. Chaque cadre est soigné et sert au rapprochement progressif des personnages, avec une gestion ingénieuse de la profondeur de champ, laquelle est permise par les magnifiques décors. À ce titre, la photographie donne un charme fou à chaque scène, particulièrement la fin où la neige vient envahir l’écran et où l’on est absorbé par cette bourgade au cœur de laquelle l’amour vient apporter un peu de chaleur.

Puis, lors de l’installation de flash-backs, nécessaires pour comprendre les motivations amoureuses de Natalia, la mise en scène émerveille. D’un panoramique latéral, Visconti bascule du réel au souvenir, de la réalité au rêve. Cette deuxième reconstitution, après les décors, continue de nous immerger dans cet écrin de vie, ces fragments de temps suspendus où les émotions sont exacerbées par l’idée que si Jean Marais réapparaît tout est fini. La musique de Nino Rota joue ici un grand rôle dans la manipulation de nos émotions en apportant la pointe ultime de lyrisme et de romantisme, plus forts encore que dans le texte originel. Une scène – inexistante à la base – vient également nous marquer, celle du bar où nos deux amis se mettent à danser et découvrent une certaine forme de laisser-aller qui semble leur avoir échappé. Ce moment partagé a tout d’une libération commune, montrant à quel point ces deux personnes s’apportent mutuellement un bonheur réconfortant.

C’est peut-être là le grand tour de maître du réalisateur. Nous faire hésiter entre ce que nous voulons vraiment. Si Mario nous est touchant par sa passion envers Natalia, celle-ci, par l’amour pur qui l’anime, donne envie de la voir heureuse avec l’homme qu’elle aime réellement. Cette ambivalence porte le film jusqu’à une résolution qui, si elle est assez prévisible, demeure déchirante. On peut regretter cependant l’exagération de la scène avec l’autre femme éprise de Mario, ajoutée par rapport au matériau de base. Bien que faisant écho à celle de la rencontre entre ce dernier et Natalia, elle est trop soudaine et criarde sans apporter de véritable enjeu au récit.

Dans tous les cas, avec ces Nuits Blanches, Visconti montre l’amour. Pur, enivrant mais aussi et surtout déchirant, ce sentiment s’avère aussi source de tourments que de bonheur alors que le cinéaste nous rappelle sa fugacité. Si toutes les histoires de cœur ne sont pas faites pour exister, l’importance de certaines rencontres, brèves, est ici révélée alors que les flocons tournoyants jouent le rôle de nos larmes à l’heure où le mot « Fine » apparaît.

Nuits Blanches de Luchino Visconti. Avec Marcello Mastroianni, Maria Schell, Jean Marais, …

Sortie le 8 mai 1958. Ressortie le 26 février 2020 (Carlotta Films).

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