Zabriskie Point : la révolte par l'Amour

La révolte, sentiment ô combien difficile à faire vivre à travers un écran de cinéma, a été mise en avant à de multiples reprises pendant le Nouvel Hollywood. On pense évidemment à Dennis Hopper et son Easy Rider, jalon indiscutable de cette période et première capture véritable de cette ère du temps. S’en sont suivies des déclinaisons variées comme le très bon Macadam à deux voies de Monte Hellman et La balade sauvage de Terrence Malick. Pourtant, bien qu’il soit indéniable que ces films empruntent au vent de fraîcheur apporté par Hopper, il ne faut pas négliger l’impact de Michelangelo Antonioni qui, en 1970, a réussi à mêler les thématiques fortes de la société à son style unique dans Zabriskie Point.

Ce n’est là que son deuxième film hors de son Italie natale, après son déroutant mais fascinant Blow up, et son unique en terre hollywoodienne, mais en moins de deux heures, il témoigne avoir tout compris à ce qui se passe outre Atlantique. Cinéaste de l’incommunicabilité, obsédé par l’esthétique de ses métrages, il insuffle tout ce qui fait la grandeur de son cinéma dans une histoire qui suinte une certaine réalité d’une Amérique alors déchirée sur le plan générationnel. Dès l’introduction, sa caméra s’exprime. Des gros plans sur des visages de jeunes perdus s’enchaînent et l’on se rend compte que l’on est à une assemblée générale liée à la réalisation d’une grève sur un campus étudiant. Les paroles se chevauchent, les avis divergent. Malgré une rage commune, Antonioni montre la dissension qui règne au sein de ces groupuscules animés par une envie de changement mais incapables de s’organiser harmonieusement. Parallèlement, les dirigeants, industriels, réalisent une publicité réunissant tous les symboles du patriarcat et du consumérisme américain pour un projet d’urbanisation du désert d’Arizona.

Antonioni établit donc ici une fracture sociale, quasi uniquement par le visuel. D’un côté les jeunes, luttant contre le racisme mais qui, pour s’armer et faire face aux forces de l’ordre les violentant, doivent embrasser le discours haineux qu’ils combattent tout en étant entourés de containers et murs recouverts de publicités symbolisant la prison du consumérisme. De l’autre, l’ancien monde, impitoyable, conservateur, représenté par des forces de l’ordre tirant sans réfléchir et des vieux avides d’argent regardant avec idiotie le monde depuis leurs buildings.

On a taxé ce film de caricatural à sa sortie et sa réception n’a pas été très glorieuse, injustement. On lui a reproché également un caractère irréel, particulièrement à cause de la séquence du vol de l’avion. Ce passage, certes surréaliste, marque justement le point de rupture du film, chose n’ayant visiblement pas été comprise en 1970. Antonioni joue exclusivement avec l’image et s’amuse à surprendre le spectateur avec celle-ci pour mieux l’envoûter. Quand Mark, révolutionnaire solitaire craignant d’être poursuivi pour un meurtre de policier qu’il n’a pu commettre, vole la vedette « Lilly 7 », il prend littéralement son envol et quitte une Los Angeles devenue nauséabonde pour découvrir la liberté propre aux étendues de la Death Valley. La magie commence alors à opérer et l’on assiste à une relecture pleine de poésie et de fantaisie de La mort aux trousses d’Hitchcock avec une poursuite entre un avion et une voiture, digne d’un ballet, amorçant le dialogue entre deux âmes perdues.

Daria rencontre alors Mark, elle qui travaille pour le compte des promoteurs immobiliers suscités, et le bonheur inonde l’écran au même titre que la pureté de l’environnement imprègne nos rétines. Ce bonheur, on le sait, il ne durera pas, logique néo-hollywoodienne oblige. Partant de là, celui qui devient peintre plutôt que cinéaste livre un enchaînement de tableaux ravissants au cœur de ce fameux Zabriskie Point.

  • C’est paisible.
  • C’est mort.

À ces mots échangés par les tourtereaux, tout est compris. L’économie de dialogues au profit du visuel renforce la pertinence de ceux-ci, sonnant tous vrais, et ça Antonioni le sait bien. Elle est encore innocente et naïve, lui intérieurement condamné par un passé trop tumultueux. Alors, ces quelques heures hors du temps doivent être fortes et là intervient une scène d’amour aussi hallucinante qu’hallucinatoire où la passion de deux êtres marque subitement l’apparition d’une orgie. Ce fantasme, totalement hippie, est fort. Les corps sont sales, poussiéreux mais tout est filmé avec délicatesse, sans aucune vulgarité. Le tabou est ici utilisé non pas pour bêtement montrer du sexe mais plutôt pour faire de la vallée de la mort le berceau de la vie, un nouvel Eden éphémère.

Cette parenthèse enchantée est mise à rude épreuve quand vient le retour à la réalité. Il doit retourner d’où il vient, ivre d’une affection créant un sentiment d’invincibilité. Elle se dirige vers le lieu de rendez-vous donné par son patron, la radio allumée, faussement sereine quant aux nouvelles qu’elle sait qu’elle va entendre. On pourrait croire que tout est fini à ce moment-là. Le message passé est déjà fort, nos yeux toujours écarquillés par tout ce qui nous a été donné de voir depuis le début mais non. Antonioni a un peu de Pink Floyd et de dynamite en réserve et s’apprête à offrir à une jeunesse désabusée la traduction visuelle de son rêve le plus fou : la mise à mort du consumérisme puritain. Multiplication des points de vue, ralentis, on est envahi par la rage destructrice qui se dégage de chaque plan. Après avoir peint le désert, le cinéaste devient héraut de toute une génération en brûlant les symboles d’un monde perdu. Un contre-champ plus tard, le fantasme s’achève, la vraie vie reprend son cours.

À 58 ans Antonioni fait s’exprimer la jeunesse comme peu ont réussi à le faire. Pour sa seule véritable expérience hollywoodienne, il aura su marquer les esprits en allant explorer des tabous à sa manière, mêlant poésie et violence soudaine. Tel un conteur, il nous narre comment une histoire d’Amour peut, même au milieu d’un chaos sociétal insoutenable, libérer deux êtres en quête d’autre chose, deux êtres désormais séparés mais aux âmes soudées quelque part, au milieu de Zabriskie Point.

Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni. Avec Daria Halprin, Mark Frechette, … 1h45

Sortie le 14 avril 1970.

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