Aguirre, la colère de Dieu : Aux confins de la folie

La jungle est l’un des territoires par excellence pour explorer l’âme humaine et ses vices. On pense évidemment à Apocalypse Now (1979), très récemment Monos (2020) et entre les deux Fitzcarraldo (1982) de Werner Herzog. C’est d’ailleurs ce dernier qui, en 1972, réalise un jalon du genre avec Aguirre, la colère de Dieu, film déjà vertigineux tant par son tournage que son résultat.

Tourné comme un documentaire, le récit nous entraîne au fin fond de l’Amérique du sud à la fin du XVIème siècle aux côtés des conquistadors. Ceux-ci, cherchant l’El Dorado se séparent et le commandant second, Aguirre (Klaus Kinski), lance une mutinerie et prend le contrôle des opérations. La troupe descend alors la rivière sous son joug mais face à l’absence de découverte, l’amenuisement des ressources et la présence d’indiens autour du radeau de bonne fortune, la folie s’empare progressivement de l’équipage.

Aguirre est particulier. Sa forme rappelant presque celle du « found footage » que l’on connaît aujourd’hui crée un sentiment d’immersion étrange. On est littéralement plongé au cœur de la jungle à travers cette caméra qui tremble, à l’objectif couvert de boue. Le ressenti est alors ambivalent. À la fois envoûté par cette image qui semble irréelle vu le contexte diégétique et fasciné par l’idée que tout a été tourné tel quel – aujourd’hui tout serait probablement fait à l’aide de fonds verts -, le spectateur commence sans le savoir la dégustation d’une œuvre empoisonnant l’esprit. Si Werner Herzog, en plus de livrer une reconstitution historique puissante, explore l’ambition humaine, il n’y va pas de main morte. La violence de l’épopée, physique comme psychologique, prend de plus en plus d’espace et envahit notre esprit pour nous laisser bouche bée une fois l’aventure finie.

Trahison, absence de pitié, morale colonisatrice abjecte, tout y passe. L’innocence, symbolisée par le commandant et les deux personnages féminins que sont la femme de ce dernier et la fille d’Aguirre, disparaît et laisse place à la folie. Cette folie, Klaus Kinski l’incarne comme personne. Acteur extraordinaire, vraie gueule de cinéma mais homme compliqué au passé tumultueux, il est Aguirre. Son avidité, sa soif de fortune et de renommée mais aussi sa malice sont palpables à chaque instant. Il crève l’écran à chaque apparition, aidé par le fait que la plupart des autres acteurs ne sont pas très bons quoiqu’ils collent bien à l’ambiance développée, et on perd la tête à ses côtés.

Herzog dépasse donc ici le cadre du simple film d’aventure. Il crée un trip macabre, poisseux et déroutant. Il ne délaisse toutefois pas la poésie grâce à une bande son éthérée qui, alliée à de somptueux plans sur la pureté de la nature ou des femmes du récit, nous emporte l’espace de quelques secondes. On succombe alors au charme d’une jungle éminemment hostile mais puissante dans ce qu’elle dégage. Réveillant le conquistador sommeillant en chacun de nous, Aguirre nous amène à confronter nos plus gros défauts tout en laissant une profonde impression à l’heure où l’on quitte définitivement le radeau.

Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog. Avec Klaus Kinski, Ruy Guerra, Helena Rojo… 1h34
Sortie le 29 décembre 1972.

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