Le Verdict : Au nom des Pères

Dire que Sidney Lumet et le système judiciaire sont étroitement liés n’est pas peu dire. Son premier métrage, l’incroyable adaptation de la pièce Douze Hommes En Colère de Reginald Rose, démontrait déjà de la capacité de ce monstre sacré à retranscrire cette tension, où les honneurs se mêlent aux égos, et où les volontés de justice peuvent être annihilées au profit des intérêts personnels. Après s’être intéressé aux délibérations des jurés, il revient 25 ans plus tard avec Le Verdict, dans lequel il va s’intéresser aux avocats, leur enquête pour travailler leur cas et leur plaidoyer, ainsi que la manière dont le système américain étouffe les affaires si une solution financière est envisageable.

On va suivre Franck Galvin (Paul Newman), avocat déchu et alcoolique, qui va se voir proposer par un ami une affaire quasi-terminée. La démarche est simple, il s’agit de conclure une procédure à l’amiable, acceptée par les deux partis. Mais en voulant se renseigner, Franck se heurte à la réalité de l’affaire : Deborah Ann-Kaye, venant accoucher dans l’hôpital Sainte-Catherine de Boston, est victime d’une erreur d’anesthésie suite à un mauvais diagnostic par le docteur Towler (Wesley Addy), se retrouve affublée de complications cardiaques et tombe dans un coma définitif. Les proches de Deborah sont prêts à accepter un dédommagement financier, établi par l’évêque de l’hôpital, qui permettrait de mettre cette dernière dans un institut en mesure de s’occuper d’elle. Double arrangement puisqu’ainsi, l’hôpital peut garder la renommée de son corps médical intacte et étouffer l’erreur qui a causé la perte de la jeune femme. En refusant d’accéder à la requête de ses clients, Galvin va se retrouver face à sa propre vanité, qui le pousse à aller vers un procès qu’il pense gagner sans problème, dont il pourra retirer une somme plus importante, et redorer son blason d’avocat.

C’est à la déconstruction d’un esprit fallacieux que l’on assiste. Motivé par l’argent et sa commission, Franck va peu à peu se rapprocher de l’affaire, y voir les réminiscences où les pauvres sont écrasés par un système qui s’en sort en leur faisant miroiter une somme qui ne représente rien à ses yeux, et va vouloir s’évertuer en porte-parole. Adversaire de taille en la personne de Ed Concannon (James Mason), pour qui le barreau et ses techniques de persuasion n’ont aucun secret, en témoignent les séquences d’entraînement au témoignage, où le Dr Towler est appelé à parler devant un faux banc de jurés, qui vont lui dicter la moindre de ses conduites. Pression également des institutions quand Kaitlin Costello (Lindsay Crouse), l’infirmière aux admissions le jour de la bévue, refuse de témoigner. Le film se déroule en deux temps, une première partie étant constituée des différentes méthodes pour les deux parties de travailler, l’une complétant son enquête de faits tandis que l’autre prépare une défense inattaquable. La seconde, plus classique, se déroule le temps du procès. On retrouve alors les envolées verbales que Lumet adore mettre en scène, par le biais d’un James Mason déchaîné. Les enquêtes nous replongent dans Serpico, Le Prince De New York, et prouvent une nouvelle fois la maestria du réalisateur pour tous les sujets et genres qu’il entreprend.

Ce qui frappe dans Le Verdict, c’est la précision chirurgicale avec laquelle la mise en scène est menée. Sortant de Piège Mortel, où il expérimentait de nouveau le huis clos, cette fois en environnement large – non sans rappeler Le Limier de Mankiewiecz -, on retrouve un goût pour les détails de décors, ici magnifiés non seulement par la photo incroyable d’Andrzej Barthowiak mais par une caméra qui cherche à les mettre en valeur. Par cette mise en scène, et sa subjectivité, le sentiment est présent, palpable. Lumet parle des institutions religieuses prêtes à toutes les magouilles pour conserver privilèges et pouvoir, des arrangements financiers qui n’ont aucun mal à emporter les juges, et de ces cas perdus quand c’est « monsieur tout le monde » qui attaque une entreprise ayant un tant soit peu de moyens. Alors la quête devient nôtre, on frissonne devant chaque obstacle, jubile devant chaque victoire. Un film de procès est avant tout tenu par son casting, et ici, accompagné de la direction d’une précision toujours aussi indiscutable de Lumet, tout le monde impressionne. Métrage mené tambour battant par Paul Newman et James Mason, qui incarnent à eux seuls la classe de ce cinéma américain du dernier siècle, mais où tous les rôles existent. Les personnages secondaires, notamment Charlotte Rampling, Lindsay Crouse et Jack Warden, obtiennent alors des partitions fortes, faisant de chacun d’eux un élément indispensable au déroulement de l’intrigue.

Comme si la liste n’était pas assez longue, Le Verdict est encore un chef-d’oeuvre de la main du maître. Un Sidney Lumet toujours à l’aise avec ses sujets, qui surprend à chaque fois, et qui ici, à l’instar de Douze Hommes En Colère, d’Un Après-Midi De Chien, de Serpico ou de Network, est une belle porte d’entrée à quiconque souhaiterait se lancer dans la carrière de ce géant.

Le Verdict, de Sidney Lumet. Avec Paul Newman, Charlotte Rampling, James Mason…2h09
Sorti le 16 février 1983

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