Critiques

Shadow, l'ombre faiblarde

Après la catastrophe La grande Muraille, et la débandade opérée par les studios, voulant gérer de A à Z leur budget conséquent, difficile de savoir vers quoi Zhang Yimou allait se diriger. Lui qui a démontré de son talent tant dans ses films sociaux que dans ses films d’époque, ou dans un savant mélange des deux – on pense au fantastique Le Sorgho Rouge, à Épouses Et Concubines – joue au jeu des Trois Royaumes, élément important de la culture chinoise souvent retranscrit à l’écran par de nombreux cinéastes (John Woo pour ne citer que lui), et au mélange d’intrigue de cour et de film de sabre.

Shadow raconte l’histoire du royaume de Pei, dont la capitale vient de subir un assaut par le royaume voisin, Yang, faisant perdre son assise souveraine au roi Peiliang. Les discussions vont bon train pour reconquérir parcelles et trône, et ce de diverses manières. Alors que le Roi envisage l’alliance par le mariage, son principal général, Ziyu, responsable de la défaite lors d’un duel, a déjà défié pour une revanche le champion de Yang, ce qui n’est pas de l’avis du souverain. Mais en réalité, une autre machination est en train de prendre place. Le Ziyu que l’on voit est un imposteur, une « ombre » aux traits identiques, élevé en secret pour prendre la place du général si malheur lui arrivait. Le vrai Ziyu, en train de se remettre du duel dans une cave non loin, cherche lui aussi un moyen de prendre un avantage militaire, mais aussi de déjouer ce roi qu’il n’approuve guère. De leur côté, les femmes fomentent également leur échappée, tentent de se soustraire à ce monde où elles ne sont que des pions destinés à servir les besoins politiques des hommes.

Cette intrigue, dense à souhait, n’est aucunement aidée par la narration chaotique. On est constamment en train de se demander ce qui se passe, qui est qui, et quels sont les enjeux pour chacun. Ce qui pourrait être une confusion passagère, et volontaire par son auteur, n’est jamais claire : on ne comprend jamais rien à la trame, entre les dédoublement de personnalité, les aléas de lieux qui ne permettent jamais de s’y retrouver, si bien qu’on perd le fil, on se détache peu à peu, attendant patiemment la fin du métrage, ou au minimum ses scènes d’action. Le surjeu total des acteurs, notamment, du roi, interprété par un Zheng Kai en roue libre, dessert totalement les faux semblants : le personnage est-il fou, faut-il s’en méfier, ou est-il juste dans un cabotinage incompréhensible ?

Dommage tant Zhang Yimou s’avère imaginatif. La direction artistique, jouant sur les nuances grisâtres, cet aspect à la limite du noir et blanc sur certains plans, et donc sur le côté « ombrages » est sublime. Le Ying et le Yang sont omniprésents, pour renforcer les effets de dualité dont sont victimes les personnages, et quand il part dans une scène d’action, il repart vers les légendes, vers son Secret Des Poignards Volants que l’on aime tant, et que l’on retrouve dans la scène de l’assaut de la capitale, où les soldats sont cachés sous des parapluies métalliques. C’est d’ailleurs là ce qui plombe encore plus dans ce métrage : ce que l’on aime dans Shadow est un pâle reflet de ce qui fit Yimou alors. La salle du trône, les duels distingués par la musique nous font penser à Hero. Si on en apprécie l’idée, et que le rythme sied à ces teins grisonnants, on en savoure moins l’exécution, d’autant qu’au-delà d’une esthétique parfaite de bout en bout, les passages de sabre ou d’assaut apparaissent bien tard, à un moment où nous sommes totalement désintéresses.

Shadow se retrouvera peut-être dans vos fonds d’écran, tant chacun de ses plans étant une estampe sur laquelle il est difficile de ne pas s’attarder. Un bien joli emballage qui se perd dans ses élucubrations narratives, et qui ne parvient jamais à emporter. Le film est sorti il y a déjà deux ans en Chine, et ne trouve pas la route vers nos grands écrans, se voyant l’objet d’une sortie uniquement physique, pour les collectionneurs les plus assidus. On ne peut pas blâmer les distributeurs, qui se sont déjà mangés un mur après avoir essayé de nous vendre Matt Damon contre les oiseaux-zombies (allez jeter un coup d’oeil à La Grande Muraille, c’est sur Netflix, et c’est surtout à mourir de rire). Surtout, on espère revoir Zhang Yimou sous de meilleures augures.

Shadow, de Zhang Yimou. Avec Deng Chao, Sun Li, Zheng Kai…1h56.
Sortie en DVD, Blu-Ray et VOD le 16 avril 2020

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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