Critiques On rembobine

A Taxi Driver : crescendo émotionnel

Ne pars pas si vite, toi qui as cliqué en pensant qu’on allait te parler du chef-d’œuvre de Martin Scorsese. On va te parler film coréen, qui t’entraîne de la comédie légère au film de résistance énervé en passant par le brûlot politique, faisant honneur à la fascination de la presqu’île pour les changements intempestifs de ton. On n’est pas certains que l’ami Marty l’a vu, mais sûrs qu’il serait fier de partager ici son titre.

Le chauffeur de taxi en question, c’est Kim Man-Seob, qui peine à travailler correctement dans la jungle séoulienne. Beaucoup trop évasif, tolérant envers ses clients, il enregistre difficilement des revenus avec ses courses, enchaîne les retards de loyer et se repose uniquement sur le fait que son propriétaire est un ami. Malgré son caractère et sa propension à sembler ignorer ce qui lui fait défaut, ses problèmes le taraudent, au point où il est totalement aveugle à la situation autour de lui. À ses yeux, l’état de siège instauré et les manifestations survenant dans la capitale ne sont que l’objet de détours pour son taxi, et les enjeux politiques qui se trament autour de lui ne l’inquiètent pas outre mesure. Alors quand il voit l’opportunité de voler à une compagnie publique une mise à disposition pour un client étranger, lui demandant d’aller dans la ville désormais interdite d’accès de Gwangju, il ne réalise pas les dangers auxquels il s’expose.

A Taxi Driver s’axe donc sur la perte de l’innocence sous fond historique. Le soulèvement de Gwangju est un événement majeur pour l’histoire coréenne, tant pour sa portée politique, marquant le début de la réaction populaire face à la nouvelle dictature militaire et le coup d’état de 1979, que pour la gestion catastrophique de l’armée dans le contrôle de l’information et l’endiguement des manifestations, résultant en quelques milliers de morts. Choisir alors un homme extérieur et ne connaissant pas la situation devient salvateur pour nous, spectateurs extérieurs à l’histoire du pays, tant sa découverte de l’horreur présente à Gwangju va se mêler à notre propre ressenti. Les problèmes liés au pays étant souvent, dans l’image que l’on n’en a, associés à la relation avec la Corée du Nord, on a tendance à ne pas se rappeler que le Sud, lui, a été sous le joug de la dictature il y a encore peu. Ces événements encore frais dans l’esprit des habitants, et des cinéastes par extension, qui traitent régulièrement du sujet – on vous recommande, à ce titre, l’excellent 1987 : When The Day Comes, traitant lui aussi des manipulations de l’information pour maintenir le régime oppresseur en place – permet non seulement de faire un devoir de mémoire mais de rappeler les combats civils qui prennent régulièrement une tournure dramatique, et ce tout autour du globe.

La deuxième partie du film va alors prendre cet aspect documentaire, dès lors que Man-Seob et Jürgen Hinzpeter, le client allemand s’avérant être un reporter de guerre, vont entrer dans le cœur du conflit. D’abord dans sa volonté de rester indépendant et volage dans sa perception du conflit, Man-Seob permet de maintenir le ton léger, ton qui se fonce peu à peu quand il commence à accepter ses responsabilités vis à vis de son client, et qu’il entre en contact avec les locaux. Découvrant alors le combat, les implications et surtout l’injustice totale à laquelle les habitants de Gwangju font face, il s’amorce dans un engrenage vers lequel il est désormais impossible de s’échapper. À ce titre, Song Kang-Ho, comme à son habitude, livre une performance parfaite, et contribue à l’emprise du réalisateur sur nos émotions, chacune de ses expressions dictant l’humeur du film. On s’accroche à nos sièges durant les scènes d’émeute et on ne peut que s’offusquer devant les violences du corps d’armée totalement injustifiées, on pleure à chaudes larmes chaque fois qu’un événement fort, bénéfique ou atroce, survient, l’empathie pour ces personnages et leur combat agissant en symbiose sur nous.

Jang Hoon joue donc régulièrement avec les changements de ton, apporte des moments de légèreté qui aident à se rassurer face à l’ampleur des événements des scènes précédentes, et parvient en cela à nous attacher encore plus à ces personnages. Des scènes de repas, où les différences culturelles s’atténuent pour ne plus y voir qu’une immense fraternité, et ainsi une façon de nous immiscer encore plus dans le quotidien désormais torturé de ces familles. L’artifice n’est pas étranger au cinéma coréen, dont les représentants les plus connus se complaisent à jouer constamment avec les tons, mais aussi à insérer brutalement des genres de films différents au milieu de la narration. Ainsi, au même titre que l’aspect dramatique qui s’insère violemment dans la comédie potache, le métrage prend un nouveau costume, celui du film de résistants. Dès lors qu’il s’agit de faire circuler l’information, de réussir à transmettre au monde les fameuses images tournées par Hinzpeter lors des émeutes, tout un groupuscule s’anime, une section de chauffeurs de taxis solidaires – on retrouve album les élans de Malmoe, The Secret Mission, ou de The Age Of Shadows – qui vont se mêler à l’action pour aider nos héros à s’échapper de la ville. S’en suivent des scènes d’action et de poursuites épiques, qui ne lésinent pas sur les moyens et les gros sabots pour nous embarquer avec elles.

Car s’il y aurait bien un reproche à faire, soumis aux appréciations de chacun, c’est le caractère « jusqu’au-boutiste » de A Taxi Driver. Rouage une fois encore propre au cinéma coréen, tout n’est pas exagéré mais poussé dans une mise en scène qui utilise tous les artifices possibles. De la musique aux sentiments filmés au plus près, le générateur d’émotions est à son apogée, et peut ainsi rebuter ceux préférant un côté plus subtil, à demi-mots. Mais si tant est que l’on se laisse porter, impossible d’être indifférent tant tout est généreux. En cela, le film est d’une puissance rare, de celles qui ne nous lâchent pas une seule seconde et ravivent nos petits cœurs de révolutionnaires et nos envies de se lever face aux injustices.

A Taxi Driver, de Jang Hoon. Avec Song Kang-Ho, Thomas Kretschmann, Yoo Hae-Jin… 2h17
Film de 2017, disponible en exclusivité e-cinema

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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