L’atalante : de l’importance de (re)découvrir Jean Vigo

Qu’il est difficile de revenir sur un film déjà tant analysé, notamment par François Truffaut, en évitant la paraphrase. Pourtant, alors que ce dernier, Jacques Demy et Agnès Varda envahissent nos plateformes de streaming – Netflix pour les premiers, Prime Video pour la seconde – et que la Nouvelle Vague s’avère plus accessible que jamais, il est intéressant de se replonger dans les prémices de cette belle période. Les années 30 sont alors à prendre en sérieuse considération, ère d’un certain cinéma d’avant-garde, avec un réalisateur à la carrière éphémère mais non négligeable, Jean Vigo, dont L’atalante a marqué plus d’un esprit.

Rendre le réel poétique

Arrivant après un Zéro de conduite, moyen-métrage autobiographique sur la vie de gamins au collège, déjà reconnu pour sa richesse visuelle bien que victime de la censure, L’atalante est une commande qu’il doit exécuter. Il est difficile de savoir à quoi le script original a pu ressembler, sachant que Vigo l’a retouché, mais force est de constater que le résultat final est une grande réussite. Le cinéaste livre ici une œuvre sur les difficultés des heures initiatiques du mariage, ce moment où tout semble si beau alors que les premiers avis de tempête ne sont pas loin. Pour ce faire, il nous emmène donc aux côtés de Juliette (Dita Parlo) et Jean (Jean Dasté) sur la péniche de ce dernier sur laquelle vit le père Jules (Michel Simon) et son mousse.

L’intelligence du réalisateur ne tarde pas à frapper. Jouant de décors naturels conférant un grand réalisme, comme le feront Truffaut, Godard et compagnie ensuite, il enferme ses personnages sur le bateau pour donner libre cours à une étude charnelle de la jeune vie amoureuse. Filmant les amants de près, jouant d’inserts et de positions de caméra, il gorge son récit d’une sensualité puissante et nous fait ressentir la passion qui les anime. Pourtant, il va plus loin que ça en montrant la divergence dans les aspérités de chacune des parties. Juliette a soif de découvertes, elle veut découvrir la capitale tandis que Jean peine à lui laisser sa péniche. Une séparation a alors lieu quand sous l’influence d’un camelot itinérant (Gilles Margaritis), l’épouse décide de s’échapper temporairement pour vivre son rêve, ce qui incite Jean, fou de rage, à la laisser et aller à la destination suivante sans l’attendre.

Vigo ne s’arrête pas là et entame un vrai travail de montage. Les déambulations de Juliette, donnant à voir certaines réalités sociales de l’époque – deux ans avant l’arrivée au pouvoir du Front Populaire – à l’instar de la file de personne faisant la queue pour un emploi, se heurtent aux tourments de Jean, désormais seul et rongé sur son bateau. Le point culminant de ce parallélisme est aussi celui du récit. Le cinéaste devient ultimement poète et offre par un jeu de fondus et de cadres parfaitement harmonisés une scène d’amour à distance où les corps sont palpables, la passion brûlante et le manque de l’autre plus fort que jamais. Il va sans dire que ce moment de cinéma reste gravé dans l’histoire du 7ème art par sa puissance évocatrice et par le fait que le montage n’a pas pris une ride. Impossible de ne pas penser à A bout de souffle de Godard, pierre angulaire de la Nouvelle Vague et film héritier du travail de Vigo, dans lequel ce dernier jouera des codes du montage, comme son prédécesseur, pour arpenter les difficultés de la vie d’un jeune couple.

Toutefois, au milieu de ce récit amoureux, déjà fort, il ne faut pas oublier le moteur de la narration, le père Jules. Incarné par un Michel Simon sortant de deux grosses performances chez Jean Renoir (La chienne et Boudu sauvé des eaux), autre grand auteur du réalisme poétique, il délivre là une prestation monstrueuse en tous sens. Imposant voire terrifiant par son physique quelque peu difforme, ayant l’air benêt à sa façon de parler, il est aussi touchant par ses manies et son espèce de candeur. Il apporte une douceur au film qui contrebalance les émois passionnels des amoureux en galère comme lorsqu’il fait jouer de la musique en utilisant son doigt comme tourne-disque.

Jean Vigo pour son seul et unique long-métrage – il mourra quelques semaines après sa sortie – atteint déjà des sommets de réalisation. Il suffit de le regarder pour comprendre pourquoi Truffaut dit que « filmant de la prose, il obtient sans effort de la poésie » et pourquoi tant de grands réalisateurs estiment ce film comme l’un des plus grands jamais réalisés. Il est par ailleurs une belle porte d’entrée au réalisme poétique déjà évoqué et aux œuvres de Jean Renoir, peut-être le plus grand cinéaste français, et de Marcel Carné tout en donnant des bases de compréhension de la Nouvelle Vague. En quelque sorte, et pour conclure, L’atalante c’est un peu le cinéma qui se forme sous nos yeux et c’est aussi fascinant qu’émouvant.

L’atalante de Jean Vigo. Avec Dita Parlo, Jean Dasté, Michel Simon, … 1h25

Sortie le 14 septembre 1934.

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