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Pinocchio : charmante déception

Walt Disney, Luigi Comencini, Roberto Benigni, peut-être même bientôt Guillermo Del Toro, et tant d’autres, il va sans dire que le personnage de Pinocchio crée par Carlo Collodi en 1881 est apprécié du 7ème art. Cette année c’est pourtant Matteo Garrone qui se saisit de la marionnette et essaie d’en offrir sa vision. Déjà sorti en Italie à Noël et passé par la Berlinale, il est chez nous l’une des victimes du confinement de sorte que sa porte de sortie n’est nulle autre que Prime Video, l’ayant accueilli le 4 mai dernier. L’occasion pour nous de vérifier si son réalisateur a touché du bois avant de se mettre derrière la caméra.

Ce n’est pas la première fois que Garrone s’attelle au fantastique et au conte. En 2015 déjà, il avait sorti son Tales of Tales au casting XXL pour lequel il avait empoché le David di Donatello (équivalent italien de nos César) de meilleur réalisateur. Ici, une grosse star seulement, Roberto Benigni, définitivement très attaché au personnage de Collodi, entouré d’autres personnes talentueuses dont Marine Vacth, révélée par François Ozon en 2013 dans Jeune et jolie, en fée des plus envoûtantes et sympathiques.

Quand le livre écrase la caméra

Garrone commence fort en nous exposant un Geppetto misérable dans sa petite chambre, usant de ses outils de charpentier pour gratter des bouts de nourriture avant d’aller quémander le restaurateur du coin. On comprend directement la situation de ce pauvre homme, que Benigni incarne bien, y insufflant son grain de folie le rendant d’autant plus attachant. Celui-ci, après avoir vu passer un théâtre de marionnettes itinérant, décide de fabriquer la sienne. Or, coup du sort, le bois dans lequel il taille est magique et de de l’écorce il forme un garçon, qu’il appelle Pinocchio et considère comme son fils. L’aventure commence alors et l’on se met aux côtés de cette tête de bois qui va découvrir le monde et la vie.

Sage, le personnage ne l’est pas c’est indéniable, en revanche la mise en scène, elle, l’est un peu trop, ce qui saute aux yeux assez vite. Garrone aussi bon cinéaste soit-il ne sort pas des sentiers battus de l’adaptation et sa réalisation n’accompagne pas assez la fantaisie de l’univers qu’il retranscrit. On peut justifier cela en disant qu’il prend là la simple posture du conteur mais le fait est que les émotions peinent à être exaltées par ce style un poil trop désincarné. Pourtant, son film vit, suinte l’amour du livre de Collodi. Par ses costumes et sa photographie, il crée une ambiance mignonne et glauque qui a un charme fou. Le bestiaire se révélant à nous est très réussi et le rapport à l’enfance de l’œuvre n’est que plus fort.

Le cinéaste, bien que semblant écrasé par le récit qu’il adapte, n’en oublie pas la portée initiatique pour autant. Le chemin emprunté par Pinocchio est alors très beau et nous renvoie directement à notre propre parcours, car jettera la première pierre à ce pantin celui qui n’a jamais commis d’erreurs stupides dans son jeune âge. L’accumulation de celles de Pinocchio en un court laps de temps, pouvant agacer, est contrebalancé par sa soif d’aventure lui qui, à peine né, se retrouve capable d’arpenter les vastes étendues italiennes et voit, émerveillé comme nous le sommes, toutes sortes de folies fantastiques devant ses yeux.

Le réalisateur parvient à tirer de la bizarrerie ambivalente et constante une fable touchante sur le fait qu’il faut savoir avancer et découvrir mais que la curiosité naïve que l’on éprouve pour le monde doit être limitée pour ne pas mal finir. C’est à ce titre que les personnes dont il croise le chemin et leurs designs sont intelligents. De la fée d’une pureté aussi fantomatique qu’angélique à Mangiafuoco en géant imposant dont les quelques larmes sont émouvantes, chaque personnage joue par son costume d’un double jeu qui renforce la perte de repères de la marionnette et permet de comprendre ses erreurs basées sur l’apparence. En cela le message pour les bambins est des plus adaptés, il faut être ouvert sans pour autant fermer les yeux après le premier regard sur ce et ceux qui nous entourent.

Garrone réussit faiblement son conte donc mais il réussit quand même. L’ambition visuelle et la poésie qu’il arrive à faire ressortir par son amour pour cet univers font de son film une œuvre particulière, à la lisière du ridicule sans jamais y sombrer. On regrette forcément sa pauvreté de réalisation qui surprend tant son style était marqué jusque-là, mais son exploration de l’enfance reste à découvrir ne serait-ce que pour son côté fantasque et sa sincérité.

Pinocchio de Matteo Garrone. Avec Roberto Benigni, Federico Ielapi, Marine Vacth, … 2h

Sortie le 4 mai 2020 (Amazon Prime Video)

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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