Entretien avec Christian Volckman, réalisateur de “ The Room”

Prévu en salles fin mars, le nouveau film de Christian Volckman se voit relégué à la VOD suite à la crise sanitaire. Film de genre unique, The Room n’est pourtant que le second film du réalisateur. Nous avons eu l’occasion de discuter au téléphone avec lui sur la genèse de ce projet et les obstacles qu’il a du traverser pour réussir à nous proposer ce film.

Quatorze ans après Renaissance vous revenez avec un nouveau film qui a des thèmes en commun avec le précédent, cette conception de vie et de mort, de déontologie humaine… Est-ce un pur hasard ou sont-ce vraiment des thèmes ancrés chez vous ?

Ce sont des thèmes qui me fascinent parce que j’ai déjà eu affaire à ça dans ma vie personnelle et je me suis toujours intéressé à la philosophie et à la spiritualité sous toutes leurs formes pas forcément occidentales ou chrétiennes mais plus orientales d’ailleurs. J’ai beaucoup de réflexions quant à notre existence et même si nous n’avons pas de réponses concrètes, ce sont des moyens de réfléchir là-dessus. Par exemple si on prend les questions que se sont posés les mouvements spirituels indiens ou bouddhistes, on retrouve cette idée de la fiction. Ils se demandent tous si nous ne sommes pas en train de jouer un rôle qui a une durée limitée, que nous enfilons un masque le temps d’une pièce et qu’il faudra l’enlever à la fin. J’ai toujours trouvé ça bizarre, inquiétant mais aussi drôle et ironique. C’est vraiment un moyen pour nous de se poser des questions et c’est pour moi une incroyable source d’inspiration.

La force de votre scénario est d’être finalement assez limpide tout en rajoutant au fur et à mesure un nouvel élément perturbateur qui redistribue les cartes. Comment avez-vous travaillé votre scénario ? Y a-t-il eu plusieurs ré-écritures ou ça s’est fait assez naturellement ?

C’était très compliqué car à partir du moment où on manipule des éléments fantastiques, on se retrouve à jouer avec les codes du genre tout en oubliant pas le spectateur car il doit comprendre avant tout notre message. Il faut régulièrement se demander commencer avancer et surprendre dans son histoire. C’est un jeu intellectuel assez compliqué à mettre en place car il ne faut pas non plus perdre les personnages ni l’histoire fondamentale. l’équilibre est difficile à trouver sans parler du fait qu’il y a aussi une question de budget non-négligeable. En cours d’écriture j’ai eu des versions beaucoup plus chères avec plus de complexité visuelle mais j’ai vite du tout réduire à peau de chagrin pour trouver l’essentiel et que ce soit réalisable. C’est un paramètre qui nous pousse aussi à réduire son histoire au plus « pur » qui, forcément, me frustre un peu.

Tout au long du film vous décrivez une réalité qu’on a du mal à accepter tout comme les personnages. Est-ce que votre film est pessimiste quant au devenir de l’humain ?

Je ne sais pas. Pour moi c’est juste un regard que j’ai sur la question de la matière qui fait partie de notre réalité. Il nous faut un rapport à la matière mais l’enjeu est de trouver un équilibre car on a tous en nous cette puissance qu’est le désir. Sans désir nous n’existons pas. Cependant, s’il n’est pas maîtrisé et que nous-mêmes nous ne mettons pas de limites, il devient destructeur. Le couple me sert à raconter ce qu’on a tous en nous, on a beau critiquer les autres, nous possédons tous ça en germe.

Mais alors quand leur cauchemar commence, on peut se demander pourquoi ils ne retournent pas dans la pièce pour demander que tout s’arrête…

Car l’affect entre en jeu. Si c’était un objet comme une voiture, on pourrait s’en détacher assez facilement mais lorsqu’on commence à avoir une relation affective avec un être – même s’il vient de la chambre et qu’il est inexistant – il est impossible de s’en débarrasser comme ça. En tout cas c’est ma conception des choses. Peut-être qu’un autre couple dans une autre situation aurait réagi différemment. D’ailleurs c’était une des options du scénario à un moment donné, ils cherchaient l’enfant parfait et ils en faisaient jusqu’à être satisfait. Le problème c’est que s’ils ne s’accrochent pas à un personnage en particulier il n’y a pas d’histoire. C’est un peu comme Un jour sans fin. On a le même problème dans ce type de concept où ça peut vite devenir répétitif et il faut trouver les moyens pour faire avancer le film.

Vous réalisez un film en anglais avec des acteurs belges et français. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Alors ce n’est pas qu’un choix. C’est le problème français numéro 1 : dès qu’on essaie de faire un film dans une autre langue et notamment la langue « dominante« , on va se confronter à un protectionnisme français qui est très bien mais qui empêche de chercher d’autres expériences. J’avais ce problème de casting qui nous a plongé dans des histoires qui ont duré plus d’un an pour chercher nos acteurs au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. Sauf qu’on se retrouve avec des agents américains ou anglais qui sont extrêmement violents face au cinéma car pour eux c’est une industrie. Les acteurs ont une valeur marchande et donc avant même de lire le scénario, on nous demande combien nous sommes prêts à payer pour avoir untel dans notre film. Le problème c’est qu’il faut s’aligner avec les super-productions américaines qui proposent trois fois plus que vous. Sinon il faudrait avoir son numéro personnel, passer par l’ami d’un ami pour avoir un peu de chance ou dormir devant chez lui même si ça je ne l’ai pas encore essayé [rires]. Au bout de six, huit mois où nous nous sommes fait balader, on a été obligés de chercher des acteurs européens et j’en suis ravi car ça fait un melting-pot intéressant qui peut raconter quelque chose sur l’immigration aux États-Unis et l’ « American Dream« . Olga Kurylenko nous suivait depuis le début donc il suffisait de trouver un acteur et c’est grâce à la co-production belge qu’on a trouvé Kevin Janssens, très connu chez les flamands.

Le film est le fruit d’une co-production française belge et luxembourgeoise. Comment s’est passé cette phase de production et de financement ? Comment on vend un tel film ?

Il faut arriver à convaincre les producteurs et que eux-mêmes soient convaincus. L’avantage ici c’est que The Room est un film que ni les belges, les français ou les luxembourgeois ont déjà fait et ça les titillaient de pouvoir s’attaquer au genre d’une autre manière. En fait l’étrangeté du scénario intriguait et a permis de trouver cet argent.

La maison et plus particulièrement la fameuse pièce est presque un personnage dans ce film. Il y a un vrai contraste entre cette pièce totalement vide et tout le réseau électrique qui l’entoure et qui se trouve sous ses pieds. Quelles ont été vos inspirations et l’idée derrière cette mise-en-scène ?

Je trouve déjà qu’il y a un mystère dans l’univers lui-même. On se demande quand même d’où vient la matière. Finalement quand on regarde comment elle est fabriquée, ce ne sont que des atomes donc du vide relié par une énergie qui permet de générer ce conglomérat pouvant fabriquer n’importe quoi. C’est quelque chose d’assez mystérieux. Notre corps est composé d’atomes et lorsqu’on lit les recherches actuelles on se rend compte qu’entre les atomes il n’y a que du vide. C’est une apparence de matière. Enfin bref c’est autre sujet ça [rires]. Quand j’ai commencé à réfléchir à la chambre et comment elle pouvait manifester de la matière, tout était finalement que de l’énergie. J’aime cette idée rétro-futuriste. On peut imaginer que des chercheurs de la révolution industrielle ont pu trouver dans cet espèce de fantasme de la science toute puissante un moyen de créer de la matière. J’ai lu pas mal de choses sur Nikola Tesla qui est l’inventeur de l’électricité alternative. Il y a plein de mystère autour de ce personnage et je me suis raconté qu’il aurait pu s’échapper de New-York [il travaillait là-bas] et fabriquer des maisons ou des chambres un peu partout pour essayer de trouver ce monde idéal que la science a proposé.

Vous êtes un réalisateur qui ne prend pas les chemins les plus faciles. Un film d’animation pour adultes comme premier long-métrage, un film de genre comme second… Qu’est-ce que vous retenez de ces expériences et de leurs cheminements en tant que cinéaste ?

Je me demande pourquoi je fais ça. Ça doit être malgré moi parce que le parcours pour faire ces films est proche d’un cauchemar duquel on se réveille pas. À chaque fois il y a des obstacles insurmontables qu’on arrive finalement à outrepasser presque par magie. Aujourd’hui pour « réussir » il faut faire une comédie avec les vingt acteurs les plus connus en France sinon on n’intéresse ni les distributeurs, ni les producteurs. Pour une raison ou pour une autre je me suis retrouvé dans des projets originaux très difficiles à monter et qui peinent toujours à exister en France. Ce qui intéressant avec The Room c’est qu’il a eu un très beau parcours international. Il a très bien fonctionné en Russie, au Japon, en Corée du Sud et il est même reparti avec le Grand Prix du Festival de Busan. Aux États-Unis il est sorti directement sur une plateforme dédiée aux films de genre sur laquelle c’était l’un des films les plus vus aussi. J’étais très content et en France j’ai pas trouvé de distributeurs et pour couronner le tout il devait sortir le 25 mars au cinéma en plein confinement ! Mais je considère ça comme un mal pour un bien car la VOD va peut-être permettre au film d’exister mieux que s’il était sorti en salles. En tout cas moi je serais incapable de me réinventer en tant que cinéaste et sortir tout d’un coup une comédie. Je suis obligé d’aller vers des sujets originaux qui m’intriguent et qu’on ne trouve pas dans le supermarché du cinéma. C’est d’ailleurs ce qu’est devenu le cinéma. Il faut cocher les cases pour arriver jusqu’à l’étape de production donc forcément je ne coche jamais aucune case. Par contre la France reste quand même un pays qui défend le cinéma plus que d’autres et c’est une chance énorme. L’Europe aussi joue un rôle car sa diversité permet à des films comme The Room d’exister. Je ne sais pas si aux États-Unis j’aurais pu faire le même film ou si ça aurait été plus compliqué. Donc même si le cheminement est fastidieux, j’aime cette liberté que nous donne l’Europe et qui a disparu aux États-Unis excepté quelques distributeurs indépendants qui se refusent au Hollywood formaté.

The Room, de Christian Volckman.

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