Les Quatre Cent Coups : témoignage d’une enfance en France

Dans son film Les mistons, en 1958, malgré sa maladresse de mise en scène et d’agencement, François Truffaut marque déjà son attachement pour la représentation des enfants au cinéma. Il les montre turbulents, farceurs, insolents et insouciants mais surtout incapables de comprendre l’Amour symbolisé par le couple Bernadette Lafont – Gérard Blain. Ce court-métrage révèle l’étendue des thèmes chers à l’auteur et sert, à plus d’un titre, à peaufiner son premier long-métrage, Les Quatre Cent Coups. Ce dernier, s’il est grandement remarqué sur la Croisette – récompensé par le prix de la mise en scène – vient surtout marquer un changement dans le paradigme de la production cinématographique, en lançant plus officiellement le mouvement de la Nouvelle Vague.

400 coups, dont un de maître

On est alors introduit au personnage d’Antoine Doinel, incarné par un Jean-Pierre Léaud déjà impressionnant. Il n’est pas un cancre mais un inadapté, trop précoce, adulte même, qui n’arrive pas à se fondre dans le moule scolaire, enchaînant les déconvenues, tantôt en jouant de malchance, tantôt par péché de candeur. Les séquences en classe, principalement prétextes à toute une série de gags, rappellent fortement Zéro de conduite de Jean Vigo (dont le travail a déjà été évoqué ici), tandis que son style très documentaire puise chez Rossellini, mais pas que. Jouant d’un réalisme accru, le cinéaste n’en oublie pas l’aspect dramatique de son art et fait parler sa cinéphilie. Ainsi, s’il cite lui-même Hitchcock comme inspiration pour le découpage de la scène de la gifle par le père à l’école, une influence à ne pas mettre de côté est bien celle de Renoir tant le film est traversé d’une poésie irréelle et émouvante. À travers ces références bien digérées, le film parvient à trouver sa propre voix, et son charme.

Truffaut capture là, plus encore que dans son film précédent, un certain esprit de la jeunesse et de la France. Car, si Les Quatre Cent Coups est un film sur l’enfance – et nous y reviendrons-, il traite tout autant de notre pays. La capitale est arpentée de part en part par un Antoine dont les déambulations sont autant marquées par un goût de l’aventure, que par une profonde tristesse. On sent chaque décor vivre en son temps, chaque scène faire appel à des souvenirs pour les plus anciens, des fantasmes pour les plus jeunes.

De là, Truffaut mêle autobiographie et fiction. Jouant avec la mémoire de son enfance, il trafique celle-ci pour gonfler son récit d’une aura qui devient sa force. Sa mise en scène est éloquente et il gère l’espace avec minutie. L’utilisation répétée du motif de l’enfermement et de la cage ; le petit appartement des Doinel et l’espace minuscule laissé à leur enfant pour dormir – la porte ne s’ouvre même pas entièrement à cause du lit – sont tant d’indices visuels qui traduisent le mal-être d’Antoine et qui légitiment sa quête de liberté. En parallèle, il jouit de la grandeur de la capitale, par une grande utilisation des plans larges, montrant Paris comme un vaste champ des possibles.

Au milieu de tout ça, l’enfant, et même l’adolescent. Antoine Doinel est une figure de nos jeunes années et à travers lui, qu’on lui ressemble ou non, on a la possibilité de revivre certains passages de notre passé, tout en ressentant le vent de révolte qui l’anime. Truffaut nous fait partager son quotidien, ses aspérités avec des scènes des plus touchantes, comme lorsqu’il se découvre une passion pour Balzac et fait un autel en son honneur. La fièvre des premiers amours culturels est ici parfaitement retranscrite et l’on ne peut que s’émouvoir, d’autant plus avec les conséquences qui s’en suivent. Tout le travail du cinéaste devient alors la création d’un lien avec le protagoniste, coincé entre deux mondes. Son montage est alors aussi fort que la mise en scène déjà citée. Ses coupes sont millimétrées dans l’ensemble et viennent souvent interrompre de subtils plans séquences.

Pour autant, il n’hésite pas non plus à jouer des codes, laissant entrevoir son goût pour l’expérimentation formelle. On pense alors à la scène de l’interrogatoire durant laquelle Antoine répond sincèrement, et de face, aux questions des adultes. Il utilise là, comme plusieurs fois avant, le fondu sur son visage comme pour l’imprimer sur nos rétines, tout en montrant la longueur de cette entrevue. Enfin, comment ne pas mentionner la séquence finale aussi iconique qu’émouvante ? La liberté n’aura jamais semblé si palpable avec cette course effrénée vers le destin, jusqu’à cet arrêt sur image transperçant, devant un horizon des plus vastes, sans savoir de quoi sera fait le lendemain.

Les Quatre Cent Coups est un film qui fait date sans être daté. Intemporel depuis sa sortie, universel par son propos, son audace et sa fougue, il s’inscrit comme l’un des films décisifs de l’histoire du cinéma français et mondial. Bien que n’étant pas le premier à filmer dans la rue ou à capturer l’enfance, son retentissement et l’impact sur les productions qui le suivent traduisent son aura, son ampleur. Encore aujourd’hui son influence se ressent et ce n’est pas Xavier Dolan qui dira le contraire. Ce dernier a, par exemple, repris le point de bascule dramatique du film pour son J’ai tué ma mère,avec le reniement de la figure maternelle qui lance l’intrigue.

Truffaut commence alors sa carrière en mettant tout le monde d’accord, tout en amorçant l’un de ses fils directeur, avec le personnage d’Antoine Doinel. Le regard de ce dernier, gravé en nos mémoires est sûrement la clé de ce premier ouvrage, celui d’un jeune homme qui s’amuse tel un enfant avec sa caméra, plein de doutes quant à son entreprise et son succès, celui d’un François Truffaut passionné et sincère, celui d’un cinéaste vrai.

Les Quatre Cent Coups de François Truffaut. Avec Jean-Pierre Léaud, Albert Rémy, Claire Maurier, … 1h35

Sortie le 3 juin 1959

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