Souvenirs goutte à goutte : cultiver la mémoire

Isao Takahata est attaché au passé. De son pays, comme il l’a prouvé avec Le tombeau des lucioles, mais aussi de l’humain comme il le démontre ici avec Souvenirs goutte à goutte. Explorant les mémoires d’une jeune femme qui se demande quel a été l’impact de sa jeunesse sur son présent, il livre là une fable, non sans défaut, dont la légèreté n’a d’égale que la beauté visuelle.

Taeko a 27 ans. Son travail à Tokyo, dans un bureau, ne la passionne pas, et elle décide de partir quelques temps à la campagne. Ce choix n’est pas anodin. Elle a toujours rêvé de passer du temps dans un cadre plus naturel que la capitale, comme ses amis le pouvaient lorsqu’elle avait 10 ans. Cette prise de conscience lance alors l’intrigue mêlant flash-backs et fragments de vie réelle. À ce jeu-là, Takahata se révèle brillant. Là où il profite du présent pour livrer des tableaux de la campagne, sublimée à chaque instant tant par le visuel que le travail sonore, il profite de la temporalité passée pour s’amuser. L’animation devient alors prétexte à l’esquisse, d’un côté, comme à l’excentricité la plus pure de l’autre, qui rappelle la folie et l’insouciance de l’enfance évoquée.

L’hymne de nos campagnes

Le mélange des styles sied parfaitement à l’ambiance duelle du récit et aux différents questionnements qui font surface. Takahata profite des scènes où Taeko a dix ans pour brasser grand nombre de sujets forts et expérimenter, à l’image du premier amour qui fait littéralement s’envoler. La mignonnerie est de mise certes, mais le propos est intelligent car la nostalgie amène évidemment à l’introspection et aux remises en question. Est-on passé à côté d’une carrière à cause d’un mauvais choix parental ? Nos caprices à répétition nous ont-ils coûté de bons moments en famille ou une meilleure entente avec notre fratrie ? Tout remonte et l’évidence qui s’impose est qu’à défaut d’avoir un passé parfait, il faut essayer d’avoir le meilleur présent possible.

Le cinéaste joue alors la carte de la tradition. Filmant le Japon rural avec une délicatesse absolue – on notera la lenteur des scènes de discussion dans de tels décors -, il met aussi en exergue de vraies préoccupations à travers les dialogues. Taeko et Toshio, cousin très éloigné travaillant à la ferme familiale après avoir quitté une vie citadine, se rapprochent par ces séquences où ils se rendent compte des similarités dans leur parcours. Il lui fait prendre conscience des enjeux liés à la campagne, ce qui la convainc progressivement qu’elle se sent bien mieux ici qu’à Tokyo. La force de Takahata est alors de ne jamais vraiment dénigrer la ville mais plutôt de sublimer la nature et les valeurs traditionnelles nippones. On est émerveillé constamment, et l’on comprend la tentation grandissante de notre protagoniste de vouloir rester là-bas.

Le dilemme posé est donc pertinent, et l’intrigue charmante mais l’auteur ne parvient malheureusement à offrir à cette dernière une conclusion digne de ce nom. La maîtrise de la légèreté de ton ne finit par être qu’un vague souvenir, au même titre que ceux de Taeko, quand le générique de fin, et la mièvrerie écœurante qui l’accompagne, débarquent. La forme est toujours réfléchie et délivre une forte dose d’émotions, mais le fond chancelle à cause des tous derniers instants, ce qui laisse un goût amer une fois l’écran devenu noir.

Souvenirs goutte à goutte est donc un bon film, doté d’une qualité visuelle éblouissante et de séquences pouvant arracher quelques larmes. Toutefois, il rate de peu l’excellence par son final exagérément niais et candide ce qui, aussi regrettable que cela puisse être, ne gâche pas le visionnage pour autant. Au contraire, la mélancolie qui se dégage des images de Takahata nous envahit, et nous donne envie de revoir des extraits de notre passé, un à un, et d’en tirer des leçons.

Souvenirs goutte à goutte de Isao Takahata. Avec Miki Imai, Toshirō Yanagiba, Youko Honna, … 1h58
Film de 1991, disponible sur Netflix depuis le 1er février 2020

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