Da 5 Bloods ou Spike Lee dépassé par ses intentions

Deux ans après Blackkklansman, film fort et engagé, récompensé à Cannes et aux Oscars, Spike Lee nous livre son nouveau « joint ». Hasard du calendrier, le contexte socio-politique vient donner une saveur particulière à ce nouveau Netflix Original, d’un auteur reconnu pour ses prises de positions farouches en faveur de la communauté noire. Pourtant, s’il est une chose que ce film semble confirmer, c’est que la filmographie récente du cinéaste est sérieusement en dents de scie.

Quatre vétérans. Un cadavre à retrouver. Des lingots à récupérer. Le tout dans la jungle au cœur de laquelle ces anciens guerriers ont perdu une partie de leur âme. Prenez ces quelques ingrédients et vous n’avez non pas le postulat de L’héritage des 500 000 de Toshiro Mifune, assez différent malgré quelques ressemblances, mais celui du nouveau délire de l’homme qui ne manque jamais une occasion de parler politique avec franchise.

C’était pas leur guerre…

Dès l’entame, le spectateur est prévenu. Avec des images d’archives – photos comme vidéos -, de personnalités ayant œuvré pour la paix ou victimes de conflits du 20ème siècle, dans un montage qui évoque clairement le Vietnam et la participation des afro-américains, Spike ne trompe personne, il veut de nouveau frapper fort. Pourtant, quelque chose cloche. Rapidement, on comprend ce qu’il en est avec la volonté d’offrir, entre autres, une réflexion sur les traumatismes liés à cette guerre, mais celle-ci ne prend pas. La première fusillade, sûrement la moins bien filmée des 2h30, qui en offrent plusieurs autres assez sympathiques, pèche tant par sa pauvreté de mise en scène que par l’accompagnement musical beaucoup trop glorieux qui crée un décalage embarrassant au regard des images de Gandhi ou Martin Luther King qui occupaient l’écran quelques secondes avant.

Le point de vue de Lee est alors flou. Souhaite-t-il dresser une grosse caricature de la guerre pour en montrer l’absurdité et ses conséquences ou veut-il faire passer ce message par une étude psychologique approfondie de ses personnages dans un style à la Voyage au bout de l’enfer ? La réponse ne va jamais être apportée. Le réalisateur s’embourbe progressivement dans un entre-deux bancal et regrettable. Ses personnages, certes archétypaux, sont intéressants par ce qu’ils représentent et par leurs interactions. D’ailleurs, la direction d’acteurs est ici à mettre en avant tant chaque vétéran est habité et crédible. On a réellement l’impression de voir une bande d’anciens combattants se retrouver pour un retour aux sources, enrichissant à plus d’un titre. Malgré cet effort, le malaise n’est jamais très loin, et l’écriture laisse à désirer. Il n’y a qu’à voir les seconds rôles, notamment Jean Reno, dont la présence est toujours réjouissante, mais qui se retrouve là dans un rôle inintéressant et grotesque au possible. Plus le temps passe et plus l’on a le sentiment de regarder une mauvaise relecture de Tonnerre sous les tropiques. Pendant ce temps-là, le réalisateur se la joue tantôt Coppola avec un « Madness… Madness » pour conclure la boucherie finale, tantôt Malick sur sa fin avec le plan d’invocation vers l’astre solaire à travers les feuillages, rappelant La ligne rouge, pour le coup un immense film sur la guerre et ses effets sur les soldats.

Outre la bande-son qui se balade n’importe comment sur les images et vient souvent boursoufler émotionnellement des séquences inutilement – on pense au passage d’Otis chez son amie Tien -, le montage global est douteux. D’un côté, Spike Lee parsème son intrigue de flash-backs. Pour ce faire, il décide de jouer sur les ratios, donnant à ces moments un aspect documentaire « d’époque ». Cet effet, bien qu’amené très bizarrement – la faute à des transitions non maîtrisées et perturbantes-, donne un certain charme avec tout un travail du grain de l’image qui change beaucoup de la photographie de base, assez oubliable malgré un léger soin apporté par instants. D’autre part, il faut ici noter un parti-pris audacieux, celui de conserver les acteurs des vétérans, sans aucun rajeunissement numérique, pour ces segments. Ceci confère une certaine puissance mélancolique à ces fragments de mémoire, comme l’impression que ces vieux lascars errent dans les ruines de leurs souvenirs. Enfin, et c’est là moins inspiré, le cinéaste se la joue Adam McKay en insérant des photos et autres éléments visuels inopinément, dès que le nom d’une personnalité historique est cité. Cette démarche vient parasiter le récit et donne presque une impression de « name-dropping » volontaire, comme pour donner une certaine assise culturelle, légitimité même, au propos, en vain.

Cette lourdeur, finalement assez propre au style de Lee, peu connu pour sa subtilité, est ici bien trop exacerbée tout en étant servie par une réalisation insipide, n’utilisant que trop peu l’environnement à disposition. Elle semble encore plus loin, alors, la virtuosité et l’inspiration de son précédent film face à cette œuvre désincarnée plus des trois quarts du temps. On notera quelques sursauts visuels, ainsi que la survenance de gimmicks propres à l’auteur mais tout est trop faible, décevant. Le tout sombre définitivement dans l’abomination quand, de manière opportuniste et dégoûtante, le cinéaste révèle avoir modifié son œuvre à l’arrache par l’intégration d’une scénette liée au mouvement « Black Lives Matter ». Si la lutte est noble, cet ajout de dernière minute intervient comme un cheveu sur la soupe et sort totalement du contexte du film, rappelant l’épilogue de Blackkklansman mais avec ici une volonté évidente et navrante de surfer sur l’actualité pour faire parler.

Finalement, ce Da 5 Bloods est une triste sortie de piste. Spike Lee est en roue libre grâce au chèque de Netflix, et il en profite pour faire n’importe quoi. Certains passages fonctionnent, à l’instar de la bataille finale aux allures de série B un peu régressive mais plutôt jubilatoire, mais l’ensemble patauge dans la semoule à cause d’une écriture éminemment bancale – tout le film n’a pas été analysé scrupuleusement ici, il vous reste largement de quoi découvrir. Ce qui saute aux yeux surtout, c’est cette incapacité de cet auteur à se restreindre si on ne l’y contraint pas. Ce trait de caractère est l’essence de son cinéma de revendication, la raison pour laquelle on est heureux à chaque sortie de sa part mais aussi celle qui peut vite nous énerver quand, comme là, il devient une caricature de lui-même.

Da 5 Bloods de Spike Lee. Avec Chadwick Boseman, Delroy Lindo, Clarke Peters… 2h34

Sortie le 12 juin 2020 sur Netflix.

Une réflexion sur “Da 5 Bloods ou Spike Lee dépassé par ses intentions

  1. Spike Lee entre deux eaux, je confirme la déception c’était malgré tout déjà le travers de Blackkklansman, qui faisait passer les racistes pour les benets qu’ils ne sont pas, amenuisant la force de son propos.
    L’intention est toujours bonne chez lui, mais c’est son nouveau statut de prof qui prend le dessus sur la spontanéité de ses films de jeunesse.

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