Stromboli : derrière l’éruption, la réalité d’un pays

Pierre angulaire du néo-réalisme, Roberto Rossellini n’a de cesse à la sortie de la guerre d’évoquer les maux de son pays. Alors qu’il sort de sa trilogie de la guerre – Rome ville ouverte, Païsa, Allemagne année zéro – , il reçoit une lettre d’une comédienne lui disant beaucoup aimer ses films et vouloir travailler avec lui. Cette actrice, il s’agit d’Ingrid Bergman, grande star hollywoodienne ayant déjà collaboré avec Michael Curtiz (Casablanca) ou encore Alfred Hitchcock (Les enchaînés). Cette rencontre cinématographique a donc lieu sur Stromboli, monument du néo-réalisme, qui ouvre la Carte Blanche du Festival La Rochelle Cinéma de 2020, dans lequel le cinéaste continue d’explorer l’après-guerre avec cette fois-ci une dimension méta en prime.

Car ce qui ressort rapidement, c’est la connexion évidente entre Ingrid Bergman et Karin, le personnage qu’elle interprète et dont on suit les tracas. Celle-ci, d’origine étrangère et de bonne famille, est installée dans un camp de réfugiés et flirte avec un soldat. Il se propose alors de l’épouser, histoire qu’ils vivent leur idylle chez lui sur l’île éolienne de Stromboli, loin des barbelés, ce qu’elle accepte après un refus d’obtention de visa pour l’Argentine. Et là, vient le temps de la désillusion. Karin se retrouve confrontée à un monde en désolation, une culture radicalement différente à la sienne, et elle n’arrive pas à s’adapter. Commence alors un chemin de croix, alors que le volcan surplombant la zone peut entrer en éruption à tout moment.

Une idylle volcanique pour un film unique

À travers, cette découverte et ce choc, on ressent celui d’une Ingrid Bergman, tombant amoureuse d’un italien – elle et Roberto Rossellini, tous deux respectivement mariés, commencent une liaison sur le tournage, ce qui provoque un déferlement médiatique -, et arrivant dans une Italie encore dévastée par les affres des bombardements. L’actrice comme son personnage partagent une quête de liberté, d’évasion mais elles sont bloquées par les questions de mœurs, d’époque. Pendant que Bergman est jugée dans la presse pour sa relation extra-maritale, laquelle la fera bannir des États-Unis un long moment, Karin est méprisée par les femmes du village insulaire pour sa coquetterie et son caractère moderne, décomplexé. Dans le cas de celle-ci, c’est toutefois plus complexe. Elle pèche aussi par orgueil et ne fait pas vraiment preuve d’ouverture d’esprit. Elle est hargneuse à l’idée d’avoir quitté une prison matérielle pour une autre, naturelle. Ce blocage psychologique va alors être l’enjeu du récit, faire redécouvrir l’humilité à une femme qui n’arrive pas à vivre avec le fait que le monde a changé et doit se reconstruire.

Rossellini filme avec beaucoup de justesse cette femme errant dans des ruines. Il illustre son état mental avec simplicité et efficacité, comme lorsqu’il la montre en plongée en train de se perdre dans le dédale que constituent les rues de la bourgade. Ce rapport à la psyché est que plus parfaitement illustré lors de la conclusion, à l’aura mystique, quand Karin tente de gravir le volcan et se rend alors compte de sa condition et de ses erreurs. Après le temps de la désillusion puis du mépris, viennent ceux de la supplication et du repentir. À côté de ça, le réalisateur laisse aussi parler son admiration pour sa tête d’affiche. Ingrid Bergman est sublimée à chaque instant, la caméra ne la quitte pas. Les séquences s’étirent, comme si le cinéaste voulait la capturer toujours davantage sur la pellicule, bien que ceci s’inscrive dans la logique réaliste. Cette logique d’ailleurs, parlons-en.

Le metteur en scène italien fait ici parler toute sa maîtrise des codes du courant dont il est l’un des pionniers et propose une oeuvre qui transcende même ce mouvement. Il livre deux scènes d’une puissance visuelle forte, brouillant la frontière entre réalité et fiction. La pêche au thon d’abord, filmée comme un documentaire mais avec un véritable côté spectaculaire, qui vient pour la première fois rompre avec la monotonie de la vie sur l’île. L’autre passage, c’est celui de l’éruption, ironique quand l’on sait que le volcan s’est réellement mis en activité pendant le tournage, où l’on vire carrément dans le cinéma catastrophe, avec une tension dingue qui inonde l’écran tant tout semble se produire sous nos yeux pour de vrai. Si l’on ajoute à cela la fin du récit, déjà évoquée, où la religion se mêle à l’ensemble pour donner une nouvelle dimension, on est là sur une oeuvre colossale, qui laisse difficilement indifférent. Cette insertion de Dieu peut d’ailleurs décontenancer voire laisser perplexe tant cela est soudain, en plus de l’aspect conservateur, mais ce serait peut-être passer à côté de la belle et forte dimension symbolique, biblique même, avec cette montagne et la révélation qu’elle entraîne.

Rossellini livre donc avec Stromboli un film terrassant sur l’après-guerre, en se détachant du continent qu’il explore habituellement. L’environnement choisi, allié à la star qui campe le rôle principal confèrent des dimensions tant spirituelle que méta à ce récit qui, soixante-dix ans après, fonctionne toujours autant, et nous rappelle toute la grandeur du néo-réalisme italien.

Stromboli de Roberto Rossellini. Avec Ingrid Bergman, Mario Vitale, Mario Sponza, … 1h47
Sortie le 18 octobre 1950

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