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Pingouin et Goéland et leurs 500 petits : l’école-famille

Michel Leclerc nous a habitué à parler d’identité, thème traversant sa filmographie marquée par les comédies. Il revient cette année avec un documentaire sur deux héros méconnus, lui étant chers car ils ont toujours fait partie de son histoire, et contribué à être qui il est d’une certaine manière. Pourtant, le cinéaste reste fidèle à lui-même et décide de ne pas faire un docu classique, mais opte plutôt pour une forme décomplexée, presque irrévérencieuse, qui fait du bien. Censé sortir en avril, mais repoussé par le confinement, le film a fait une escale sur la carte blanche du Festival du film de La Rochelle, permettant ainsi à quelques heureux de pouvoir en profiter en avance.

Il entend donc nous raconter l’histoire de Pingouin et Goéland (Roger et Yvonne Hagnauer), couple qui a crée et géré la maison d’enfants de Sèvres un long moment, école ayant existé à partir de 1941 jusqu’en 2009. Mais il ne fait pas dans le simple récit historique, il insère à sa narration toute une dimension personnelle, liée au fait que sa mère ait été pensionnaire de l’établissement. En effet, et cela apparaît vite, le cinéaste a toujours connu ces deux personnes, et comme il l’a lui-même confessé, cela fait très longtemps qu’il a envie de consacrer un film à leur sujet. La forme qu’il prend embrasse alors le fond et ce que symbolise les deux figures mises en avant. À l’image de leur vie et les nombreux tumultes qu’elle comprend, il offre une sorte de puzzle protéiforme dans lequel se mêlent énormément d’images d’archives, récoltées par Marie-Hélène Agnès, petites vidéos au format téléphone mettant en scène Michel Leclerc lui-même ainsi que des passages animés. Cela crée la sensation d’avoir un joyeux fouillis devant les yeux, mais qui s’avère cohérent une fois terminé.

Et c’est là tout l’autre propos du réalisateur. À travers cette construction narrative éclatée, semblant émaner de l’esprit de son créateur à l’instinct, il parle aussi de construction d’identité, en prenant la sienne pour exemple. Il explore ce qui se cache derrière les noms, les petites découvertes qui parsèment une vie et la changent, en témoigne la trouvaille d’un extrait audio du Mime Marceau. Il va même jusqu’à utiliser des extraits de son film Le Nom Des Gens pour montrer l’impact indirect de Roger et Yvonne sur lui, avec entre autres le fait que sa mère ait toujours raconté sa vie en omettant ce qui précède Sèvres.

Pingouin (Roger Hagnauer) et Goéland (Yvonne Hagnauer)

On a alors toute une réflexion sur la manière de devenir soi-même, alimentée par les actes de Pingouin et Goéland. Ils sont montrés comme vaillants, actifs – ils ont fait preuve de résistance, cachant des juifs tout en étant financés par Pétain et objets de propagande du régime de Vichy -, et on comprend qu’ils ont toujours voulu transmettre leur valeurs aux enfants, notamment le fait de toujours aller de l’avant et de savoir mettre le passé de côté. Tolérance, curiosité, mélange d’activités intellectuelles comme manuelles, tout y passe donc, avec au cœur de cette grande maison un amour sincère entre des gamins orphelins et des adultes ne pouvant avoir de descendance. Ce cas unique où l’école, adoptant une vision moderne de l’éducation, devient famille du fait qu’il s’agisse du seul lieu où aller pour ces bambins, laisse rêveur.

On est pris dans ce tourbillon d’images où, malgré le contexte historique lourd – seconde guerre mondiale et déportation puis accusations de collaboration -, une certaine bienveillance flotte en permanence. Prenant la posture du conteur, Leclerc dit vouloir « rendre léger ce qui est lourd » et il y parvient. Que ce soient ses traits d’humour face à la caméra quand il intervient, pour prendre du recul sur la représentation de la Shoah comme sur le concept de racines, ou à travers les superbes animations de Sébastien Laudenbach, passages très oniriques et pertinents, il arrive à jongler avec les tons pour nous émouvoir. À ce titre, les témoignages des anciennes pensionnaires de l’établissement, Léa en tête de liste, nous conquièrent facilement. Elles qui ont connu l’horreur de la guerre sont montrées dans leurs jeunes comme moins jeunes années pleines de vie, joueuses, et non pas victimes. On les découvre, et une fois l’heure cinquante passée, on a l’impression de les connaître.

On pourrait pinailler parfois sur le montage, dont l’aspect multi-formats crée de légers manques de fluidité ou de liant entre les séquences, mais dans l’ensemble le résultat est positif. Leclerc profite de tout ce qui a été évoqué supra pour mettre en exergue ses thématiques phares, rendre un vibrant hommage à deux personnes qui ont compté dans sa vie ainsi qu’aux rejetons de ceux-ci qui comptent peut-être même plus encore, le tout en gardant son ton libéré, provocateur, à l’image de la conclusion sur ses origines juives et le fait de couper des racines qui risque de faire grincer plus d’une dent. Le cinéaste offre donc un documentaire prenant et touchant, drôle et poétique, le genre qui fait du bien non seulement par son ambiance mais surtout par sa qualité.

Pingouin et Goéland et leurs 500 petits de Michel Leclerc. 1h49
Date de sortie non communiquée / Prévu d’ici fin 2020

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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