Madre : renaissance estivale

Se réinventer, voilà une chose qui n’est pas aisée même pour des artistes talentueux. Rodrigo Sorogoyen, qui sort de deux thrillers, l’un policier (Que Dios nos perdone), l’autre politique (El Reino), relève ce défi pour son troisième long-métrage, Madre. Se basant sur un court qu’il a réalisé en 2016, il décide de sortir de sa zone de confort tant thématique que stylistique pour offrir un film éminemment psychologique, oscillant entre les genres et les tons, pour notre plus grand plaisir.

Ce court susmentionné, ce n’est pas n’importe quelle fondation. Sorogoyen démarre fort avec un plan-séquence d’une dizaine de minutes d’une maestria folle, montrant une mère entendant son fils se faire kidnapper, du moins disparaître, alors qu’elle est au téléphone avec. Passée cette introduction forte en tension, basée en grande partie sur le jeu et les dialogues, on reprend l’intrigue dix ans plus tard, alors qu’Elena travaille désormais sur une plage française. On comprend alors qu’elle erre ici, avec un maigre espoir de recroiser son enfant, dont il s’agit potentiellement du dernier lieu fréquenté. Elle va ici rencontrer Jean, dont le visage crée comme un déclic chez la mère esseulée. Il semble avoir l’âge et l’apparence que pourrait avoir son Ivan, et elle décide de commencer une relation des plus ambiguës avec lui.

L’ambiguïté, c’est ça la clé de ce récit, tout en subtilité. Le cinéaste espagnol se détache du genre qui cadrait ses deux précédents films, et retrouve de facto une certaine liberté. On a là un anti-thriller, alternant entre le drame psychologique et l’histoire d’Amour poétique, avec un suspense permanent dû au contexte. Sorogoyen joue au funambule, et montre une relation qui flirte avec l’interdit, un jeu de va-et-vient entre deux personnes qui cherchent quelque chose, jeu auquel la mise en scène fait écho avec ses mouvements de vagues, tel le remous des côtes landaises environnantes. Toutefois, il faut surtout voir au travers des interactions entre les deux protagonistes la libération qui en découle, le deuil qui se fait peu à peu. Au gré des rencontres, des discussions et des regards échangés, une magie opère, une légèreté croît et le simple espoir cède la place à la beauté de la Vie. On peut regretter que certaines interprétations soient un peu faibles, notamment dans des scènes fortes qui contribuent à cette évolution, ce qui gâche un peu l’immersion et le ressenti, mais le duo principal révèle une telle alchimie que l’on est profondément touché par ce qu’il dégage.

Le réalisateur filme donc un chemin vers la lumière, l’abandon de la survie pour la vie. Et tout passe par l’image, avec une narration visuelle qui frise la perfection. D’un côté, les plans fixes et panoramiques en grand angle quand Elena est seule, procédé la rendant minuscule au milieu d’un cadre immense, symbolisant son caractère perdu. De l’autre, les passages en Steadicam quand Jean débarque, la caméra se mettant alors comme à flotter autour de ces deux êtres, en témoigne le plan d’ouverture marquant la perte d’Ivan. Bien que non cité comme référence directe, on peut ici voir des bribes de Terrence Malick, en plus des influences comme Mulligan et son Été 42 par exemple, le tout étant bien digéré par l’auteur qui reste malgré tout attaché à sa vision personnelle, à l’humain.

Car, finalement, c’est peut-être ça la plus grande réussite de Madre. Ce rapport à son personnage central, ses émotions, sa reconstruction, sans jamais la juger ni elle, ni Jean, est bouleversant. Rodrigo Sorogoyen mêle ses gimmicks à une histoire ambivalente et nous émeut profondément, livrant par-là même comme une évidence cinématographique. Un film porté par un couple d’acteurs brillant, et où forme et fond se confondent pour un résultat sublime, inscrivant davantage ce metteur en scène comme l’un des plus intéressants de sa génération.

Madre de Rodrigo Sorogoyen. Avec Marta Nieto, Jules Porier, Alex Brendemühl, … 2h08
Sortie le 22 juillet 2020.

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