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Akira : une claque animée toujours d’actualité

S’il faut chercher des jalons dans l’histoire du cinéma, Akira de Katsuhiro Ōtomo en est un. Adaptant son propre manga, le cinéaste japonais offre en 1988 un film qui a bouleversé l’industrie des « animes » tant localement qu’à l’international. À l’occasion de sa ressortie sur nos écrans, il est primordial de rappeler l’importance d’une telle œuvre, évidence absolue que l’animation n’est pas un genre mais bel et bien du Cinéma.

1988, une explosion détruit Tokyo et laisse la ville en ruines. Trente et un ans après, tout est reconstruit sous la forme de Neo-Tokyo, une métropole gangrenée par la corruption, la pauvreté et la délinquance. Les jeunes, chevauchant des motos stylisées en gangs, arpentent les rues arborées de néons et se battent tandis que le terrorisme règne et la révolution gronde. Dès le début, Ōtomo nous plonge dans un univers où rien ne fonctionne. Ses plans d’exposition suintent le malheur et révèlent une société déliquescente, aux portes de l’implosion. Pas de dialogues futiles, simplement la beauté de l’animation – le film dispose d’un budget de plus d’un milliard de yens, colossal pour l’époque, et ça se sent -, pour un résultat frappant.

Comme points d’accroche dans ce monde perdu, Kaneda et Tetsuo. Ces deux gamins, orphelins, se battent pour survivre et sont les purs produits de leur environnement sombre et violent. Si le premier y est à l’aise, le second rêve de s’échapper aux côtés de sa petite amie. Le traumatisme d’Hiroshima est partout ici, à commencer par l’explosion initiale, l’univers qui en découle entre post-apo et reconstruction urbaine, sans oublier le penchant pour la modernité. Ressort alors progressivement une certaine peur de la technologie, source d’autodestruction plutôt que de progrès quand mise entre de mauvaises mains. Tetsuo en fait les frais et succombe à sa rage enfouie, celle d’un gosse inadapté qui en a marre et veut tout changer.

Croisement visuel entre Blade Runner et 2001 par moments, avec un côté cyberpunk appuyé, on a là une œuvre qui, malgré ses faiblesses, ne laisse pas indifférent. Comment ne pas y être encore plus sensible aujourd’hui, quand Ōtomo nous met face à des situations qui résonnent dans l’actualité mondiale. Entre les manifestations et luttes entre le peuple et forces de l’ordre, ces dernières n’hésitant pas à faire usage de la force, la recherche d’un homme providentiel catalysant la colère des individus, les menaces de coups d’état et les institutions politiques qui périclitent, ou même aussi les Jeux Olympiques devant se dérouler à Tokyo en 2020 mais qui ne peuvent avoir lieu, on a là comme un miroir de notre société contemporaine. La violence frontale et brutale à laquelle le réalisateur nous confronte est d’une profonde tristesse par ce qu’elle évoque.

Il est difficile d’aborder ce récit succinctement. Ōtomo crée un décor d’une densité folle, aux sous-intrigues multiples menées par une grande variété de personnages. Le compromis opéré entre le manga original et son adaptation est alors déroutant au premier abord. Le début du métrage, source de confusion, nécessite un certain temps pour comprendre où tout cela mène, mais aussi une certaine fascination. La mise en scène est si forte que l’on est happé dans cette fresque épico-futuriste. L’animation est d’une fluidité rare, pullule de détails qui donnent à ce monde imaginaire une véracité indéniable. Les arrière-plans sont aussi fournis que les premiers, chaque parcelle de l’image bouge et impacte nos rétines déjà impressionnées par l’ampleur du travail déployé. Car c’est là le tour de force. Akira est plus qu’un simple film d’animation japonais, il est un pur produit cinématographique, un blockbuster métaphysique et psychologique qui, par son explosion aux box-offices occidentaux, a démontré que ce pan du Septième Art n’est pas à oublier, au contraire. La ressortie est alors à saluer. Entre son timing parfait d’un point de vue actualité et le 4K sublime permettant d’apprécier chaque trait de ce travail d’orfèvre, on ne peut que s’en réjouir et profiter de ce chef d’œuvre, visionnaire sur le fond, intemporel sur la forme.

Akira de Katsuhiro Ōtomo. Avec Mitsuo Iwata, Nozomu Sasaki, Mami Koyama, … 2h04

Sortie en 1988. Ressortie le 19 août 2020.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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