Entretien avec Sophie Deraspe, réalisatrice de « Antigone »

Il y a quelques mois, nous avions découvert Antigone de Sophie Deraspe. Un gros coup de cœur de cette rentrée qui, malgré le confinement et la salve de films sortis directement en VOD, se retrouve en salles dès le 2 septembre prochain. Un film engagé et rare pour ce pays. À cette occasion nous avons pu discuter avec la réalisatrice de la genèse du film, ses influences et le message qu’elle a voulu transmettre.

Les drames sociaux qui mettent en exergue les minorités face aux autorités est assez rare au Canada et votre film fait presque office d’exception. Avez-vous une idée du pourquoi ces sujets ne sont pas plus mis en avant au cinéma ?

Question vraiment intéressante, pour laquelle je n’ai toutefois pas de réponse, de peur de glisser dans une analyse sociologique grossière. Mais clairement, nous ne sommes pas des habitués de la confrontation. Nous avons eu une révolution au cours du dernier siècle et elle s’appelle la « Révolution tranquille ». Je vois ma société comme étant tolérante, pacifique, mais assez individualiste. Ça demeure une grande généralité… et est-ce que cela influence les inspirations des artistes ?

Adapter et retranscrire Antigone dans un film n’est pas une mince affaire tant cette pièce a une vraie ampleur et dégage un message important. Comment avez-vous effectué ce travail ? Combien de temps vous a-t-il pris ?

Avec un peu de recul, je réalise qu’il faut à la fois une bonne dose d’audace couplée à une profonde humilité pour adapter Antigone au cinéma. Si l’ampleur de la tâche semble titanesque, tant le texte original est mythique, il demeure qu’Antigone a été maintes et maintes fois adaptée au théâtre, que ce soit par des étudiants ou des metteurs en scène confirmés. Je participe à cette masse à qui l’intelligence et la radicalité du personnage a tant parlé. Mais pourquoi est-ce que le cinéma, jusqu’à aujourd’hui, a-t-il plutôt été timide ? Est-ce parce que le medium appelle une dose de réalisme qui semble incompatible avec cette histoire ? Les thèmes du mythe sont pourtant d’une richesse philosophique intemporelle, dont ce dilemme que l’on retrouve en son centre : obéir aux lois de l’état ou à celles du cœur ?

Je dois quand même reconnaître que la tâche ne fut pas mince, même si l’idée de proposer une lecture contemporaine est apparu dès le début du processus d’écriture scénaristique.  J’ai mis 4-5 ans à écrire et réécrire afin de soupeser toutes les décisions dramatiques et l’utilisation de chaque mot. Je devais éviter les glissements, comme ceux du sacrifice pour des motifs religieux, par exemple, qui ne sont jamais bien loin, dès lors que l’on traite de désobéissance dictée par un code moral.

Est-ce que vous vous êtes appuyée sur le texte original ?

Oui, bien sûr, mais pas tel un exégète, bien au contraire. J’ai aussi beaucoup puisé dans mon impression première, celle d’il y a 20 ans, lors de ma découverte d’Antigone via l’adaptation de Jean Anouilh. Une première impression liée à ma jeunesse. J’ai eu très vite le texte de Sophocle entre les mains, tellement Antigone m’avait galvanisée. Je voulais comprendre d’où venait ce personnage féminin si juste, si intègre, si puissant, qui s’oppose à une autorité patriarcale, bien qu’elle ne possède rien de ce qui relève historiquement de la force, ni la puissance physique, ni l’argent, ni les titres ou l’armée. Plus récemment j’ai lu la belle version de Bertolt Brecht. Mais mon appropriation des thèmes et mon écriture appartiennent davantage à l’instinct plutôt qu’au respect absolu (et possiblement paralysant) du travail de mes immenses prédécesseurs. 

On voit également un vrai travail dans les dialogues qui sont toujours très justes et notamment ceux d’Antigone. C’était un choix dès le départ d’intégrer la théâtralité également dans les dialogues ?

Là encore, c’est l’instinct qui a parlé, sans préméditation ferme. La ligne est tellement fine entre un dialogue qui vaut la peine d’être dit et un dialogue artificiel… Un art dont l’articulation théorique m’échappe encore. Il n’y a pas de règle, je pense. Il y a des films dans lesquels la chimie opère entre les mots, les interprètes et les sensations provoquées par la mise en scène.

Le film se termine à la fois sur une note pleine d’amour mais aussi fataliste même si à la dernière seconde on entend un son, le même qu’on a entendu lors de son procès. Qu’est-ce que cela signifie ?

Tout d’abord, je réitère que ma première lecture d’Antigone, pièce tragique, ne fut pas abrutissante, mais bien au contraire, galvanisante. Cette jeune héroïne, dont la destinée a été écrite il y a près de 2500 ans résonnait si fortement en moi ! Mon adaptation se devait de se terminer non pas avec une fin heureuse, mais avec une fin où Antigone est ébahie par l’écho de ce qu’elle a soulevé, symbolisé par le sifflement du téléphone d’Hémon.

La vie d’Antigone se termine (dans la mort chez Sophocle, avec l’expulsion dans mon adaptation), mais ce qu’elle laisse derrière elle, c’est un sentiment de vie, qui vient avec l’intégrité, le courage, la solidarité et l’amour. C’est une révolte joyeuse comme le suggère la musique du générique de fin. Je me dis que c’est certainement tout cela qui fait se retourner Antigone, qui la fait nous regarder droit dans les yeux, face caméra, brisant ainsi le quatrième mur.

Votre film s’inspire en partie d’un drame survenu à Montréal et qui a largement été médiatisé dans le pays. Comment a été perçu votre film au Canada ?

Oui, le drame de la famille Villanueva a donné l’étincelle à cette adaptation contemporaine, sans être leur histoire fidèle bien sûr. Force est de constater que notre société a toujours besoin de parler des failles du système gouvernant, ses manquements, ses injustices. Et cela m’apparaît toujours bon signe. 

La plupart des retours (journalistes, spectateurs) sur le film exprimaient une réelle fierté. Une fierté de voir enfin la diversité à l’écran, mais peut-être davantage encore de voir des personnes qui pourraient être nous ou nos voisins, élevés au rang de héros. L’amour est au cœur de ce film, avec son incarnation au sein d’une famille, avec ce que toute famille inclut de grand et d’imparfait.

Vous avez déjà une belle carrière de cinéaste derrière vous mais c’est la première fois qu’un de vos films arrive jusque chez nous (et quel film !). Quel a été votre parcours et que représente chacun de vos films dans votre filmographie ?

Toujours, je pense avoir été à la recherche de ce qui nous fait humain. J’explore les lois biologiques qui semblent gouverner notre présence au monde, mais auxquelles on ajoute l’urgence de se savoir mortel, avec tout ce que cela implique de mystère et de désir de grandeur. Donc je me suis intéressée à la mort, moins de façon morbide que pour assouvir une soif de comprendre la vie. Je dirais que pour la première fois avec Antigone, j’ai volontairement mis de côté l’excès de subtilité ou le naturalisme pour me plonger pleinement dans la générosité de l’émotion. J’espère que les acteurs se sont emparés de cette émotion et qu’elle rejaillit ainsi sur le public. Si mes films précédents ont reçu une reconnaissance critique et de nombreux prix en festivals, Antigone peut ajouter à cela l’adhésion d’un auditoire plus large.

Quels sont les films et les cinéastes qui vous ont marqué ou qui vous ont inspiré (que ce soit pour Antigone ou vos autres films) ?

Pour Antigone spécifiquement, je pourrais ramener le réalisme social de Ken Loach, spécialement Sweet Sixteen qui met en scène un adolescent qui devient criminel afin de sauver sa mère. Et de façon générale, j’aime ce cinéma brut, de terrain, dans « le vrai monde », mais qui ne se refuse pas pour autant les immenses possibilités langagières du cinéma. Le travail du son, de la musique, de l’image et les ruptures prononcées au montage m’ont animées. Mais je pense aussi à Jacques Audiard, Maren Ade, Gus Van Sant, Emanuele Crialese. Et j’admire celles et ceux qui poussent le langage encore une note plus haut, qui outrepassent le réalisme afin d’assumer complètement l’art, mais toujours avec une volonté politique et sociale : Paolo Sorentino, avec Il Divo et La Grande Belleza, Céline Sciamma avec son magnifique Portrait de la Jeune fille en Feu… J’aime le cinéma !

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