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Lux Aeterna ou quand le Chaos devient Art

Deux ans après son sublime Climax, Gaspar Noé est déjà de retour, pour notre plus grand plaisir, avec Lux Aeterna. Ce court métrage de 50 minutes, déjà passé à Cannes en séance de minuit l’an dernier, et commandé par Saint Laurent, est alors une nouvelle occasion pour le cinéaste français et fier de l’être de nous plonger dans la folie qui habite son œuvre, et ici plus précisément un tournage. À nouveau, il ne déçoit pas, au contraire, et lance la rentrée scolaire du cinéma français sur les chapeaux de roue.  

Passé un prologue enchaînant extraits de Häxan de Christensen ou Dies Irae de Dreyer avec des citations de metteurs en scène importants de l’histoire du cinéma, on comprend que l’on assiste à la tentative de réalisation d’un film de sorcière par Béatrice Dalle, avec Charlotte Gainsbourg en actrice principale. Mais, comme toujours chez Noé, rien ne se passe comme prévu et l’entreprise initiale dégénère vite, entre personnes venant parasiter le tournage, Charlotte qui apprend des nouvelles peu rassurantes sur sa fille ou encore la production qui essaie de se débarrasser de Béatrice. En somme, un cocktail d’éléments explosifs, promettant une montée en puissance assez délicieuse.  

Au royaume de France, Noé est le monarque du chaos. S’inscrivant stylistiquement dans la continuité de Climax, il entend faire vivre l’enfer de la production au spectateur. L’urgence domine dans le film, comme elle a dû être omniprésente lors de la réalisation du court-métrage, celui-ci ayant été fait de A à Z en à peine deux mois et demi.  Ce faisant, pas véritablement besoin de développer des personnages ou des enjeux grandiloquents, simplement miser sur le ressenti et l’expérience. On est quand même gratifié d’une discussion en impro d’une dizaine de minutes entre Charlotte et Béatrice, moment d’innocence et de bonheur avant le cauchemar qui s’annonce, mais ce n’est qu’une bulle sur le point d’éclater.  

D’un coup d’un seul, un autre récit démarre. La caméra prend vie et arpente les coulisses tandis qu’un judicieux montage en splitscreen permet de voir un angle différent de l’action sur le plateau. La tension monte et Noé révèle progressivement le sel de son film. Il montre la difficulté de réaliser du genre en France, le mépris vite opposé aux metteuses en scène ambitieuses. Béatrice Dalle s’avère alors être le choix parfait. Elle qui veut ici réaliser un film de sorcière en est une elle-même, condamnée à survivre dans un milieu qui l’oppresse et veut l’abattre. Entre les cris, des panneaux de texte interviennent, avec des citations de Pasolini, Godard, Fassbinder, … sur la confection d’un film. Mais le réalisateur d’Irréversible ne se repose pas sur un simple hommage à ses maîtres, il entend ajouter une pierre à l’édifice de son oeuvre. Plus le temps passe et plus le désordre s’installe, l’incompréhension règne. Noé semble alors atteindre un pic de radicalité dans son cinéma, flirtant même avec la parodie de lui-même, sans jamais y sombrer. Il crée un brouhaha agaçant et envoûtant, une image duelle dans laquelle nos yeux se perdent. Charlotte Gainsbourg est malmenée, entre un problème personnel grave et le cataclysme ambiant, le bûcher devenant alors sa porte de sortie pour un ailleurs.  

Noé dresse le portrait d’un milieu masculin impitoyable où seul l’argent compte pour certains, la vision artistique devant être défendue corps et âme par ceux qui la portent quitte à en perdre la raison. La scénographie devient un véritable objet de lutte. On se demande si Noé n’en est pas à mettre en pure application la phrase de Samuel Fuller dans Pierrot le fou “Un film est un champ de bataille : amour, haine, violence, action, mort, en un mot émotion”, car c’est bien là ce que Lux Aeterna propose. Car bien que plus proche d’Inland Empire de Lynch que du Mépris de Godard dans sa représentation de la réalisation d’un film, l’influence du second est palpable à chaque instant, à mesure que l’apothéose approche.  

Sans rien en révéler, la conclusion est peut-être ce qui élève cette simple commande publicitaire-artistique au rang d’œuvre forte de l’année et de la filmographie de son auteur (à l’inverse du piètre A Staggering Girl de Guadanigno, commandé pour le coup par Valentino). Les robes magnifiques ne sont que secondaires face à la virtuosité de la caméra et l’ensorcellement provoqué par les deux comédiennes. De l’incandescence stroboscopique, Noé fait ressortir la grâce de la femme, une beauté cinématographique effarante qui terrasse et émeut. La sensorialité tant recherchée atteint l’extase et l’on s’incline devant la vision d’une Charlotte martyre et d’une Béatrice déchue. Le chaos devient film, devient beauté, devient Art.  

Lux Aeterna de Gaspar Noé. Avec Béatrice Dalle, Charlotte Gainsbourg, Félix Maritaud, … 50min 

Sortie le 23 septembre 2020.  

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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