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La femme qui s’est enfuie : sublime émancipation

La pureté cinématographique est d’une grande rareté, comme une chimère vers laquelle certains auteurs tendent désespérément sans l’atteindre. Hong Sang-Soo semble pourtant s’en être fait une habitude. Un mois après son déjà magnifique Hotel By The River – datant de 2018 mais seulement apparu sur nos écrans cet été -, et huit après son passage remarqué à la Berlinale, où il a glané l’Ours d’argent du meilleur réalisateur, il nous offre La Femme Qui S’est Enfuie, son vingt-quatrième long-métrage. Un road-movie de salon en salon, où la parole règne et l’âme se questionne.

Si le blanc immaculé de son précédent film frappait par sa beauté solennelle, les couleurs sont ici à l’honneur dans ce périple du quotidien, par delà la campagne coréenne. Gam-Hee part en effet à la rencontre de vieilles amies et connaissances, elle qui est séparée de son mari pour la première fois en cinq ans. Ces retrouvailles sont marquées par des réflexions sur la liberté féminine, alors que les trois hôtes sont respectivement divorcée, célibataire mais coincée entre deux hommes, et mariée avec un écrivain célèbre, qui s’avère être l’ex de Gam-Hee.

Hong Sang-Soo n’a plus rien à prouver. En vingt-quatre ans il n’a cessé d’affirmer son style et ses thèmes, en étant accusé par ses détracteurs de tourner en rond, de livrer des films bavards mais vains. Pourtant, il s’amuse des critiques lui étant faites, et en joue pour donner du sel à ses nouveaux métrages. Preuve en est la figure de l’artiste masculin, souvent présente, que tout le monde raille pour sa nature répétitive et agaçante. Mais avec La Femme Qui S’est Enfuie, il faut voir au-delà des simples mots et thèmes de l’auteur. Il montre là que si les mots ont du sens, et confèrent une ambiance aussi authentique qu’envoûtante, il est aussi un cinéaste qui s’illustrerait tout aussi bien dans le muet. Gam-Hee et ses amies habitent des cadres soignés et pertinents, où chaque détail comportemental comme visuel traduit un état d’esprit, une pensée, une vie. Il s’approprie l’infiniment intime d’un salon et d’une discussion, laissant ses actrices converser et évoquer, en filigrane des banalités de retrouvailles, la complexité de leur situation de femme.

Les paradoxes sont alors omniprésents dans ce ballet de plans fixes aux zooms et panoramiques. Une alliance sur la mauvaise main pour Gam-Hee, qui arbore visiblement une nouvelle coupe de cheveux – souvent symbole de changement fort dans la vie sentimentale -, un gobelet McDo sur la table d’une femme qui n’a pas l’air d’être coutumière de l’endroit, ou encore la discussion sur le végétarisme tandis que notre protagoniste s’enfile une assiette entière de viande. Les mots comme l’image véhiculent ce trouble de l’âme, celle d’une muse filmée avec amour par son compagnon et qui cherche indirectement dans le quotidien de ses proches des réponses sur sa destinée à elle. La question de la fuite, que l’on se pose par le titre prend alors sens à mesure que les saynètes s’enchaînent, par des raccords sur les montages escarpés du cœur de la jeune femme.

Le voyage est donc plus que jamais symbole de liberté et d’émancipation. Gam-Hee est loin de son mari et voit ces comparses aux parcours amoureux délicats. L’ombre d’une certaine société patriarcale plane toujours sur ces femmes qui semblent être réduites à une condition inférieure, quelle que soit leur réussite. Apaisement avec télétravail en colocation pour l’une, richesse mais maîtresse harcelée pour l’autre, et célébrité éclipsante pour la dernière. Le bonheur n’est jamais totalement possible, à l’image des moments d’harmonie entre elles, systématiquement brisés par l’intervention d’un mâle dérangeant voire dérangé. La quête est ardue mais passe par l’authenticité de moments pleins de délicatesse. C’est Gam-Hee qui s’émerveille devant les poules – à l’apparition symbolique, par ce plan initial les montrant caqueter en cage à l’image des femmes ici enfermées dont la libération va passer par le verbe, Gam-Hee qui grignote au cinéma, Gam-Hee qui regarde silencieusement la caméra de surveillance pour assister à du réconfort.

Les mots sont alors balayés par le silence, et Hong Sang-Soo nous perfore par sa captation des nuances de la vie. On se perd dans cette errance, sorte de fausse boucle par l’épilogue à Séoul marqué par un refus de retour véritable à la réalité. La fuite offerte par l’écran, devient aussi celle d’une épouse perdue, qui s’abandonne à l’horizon des possibles face à un océan fictif dont le remous marque les turbulences émotionnelles qui l’habitent, et nous émeuvent.

La femme qui s’est enfuie de Hong Sang-Soo. Avec Kim Min-Hee, Lee Eun-Mi, Saebyuk Kim, … 1h17

Sortie le 30 septembre 2020.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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