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Un Pays Qui Se Tient Sage : police que fais-tu ?

Qu’il est compliqué de se lancer dans Un Pays Qui Se Tient Sage. D’un côté l’envie se porte de découvrir ce documentaire au cinéma, et de l’autre il y a cette frayeur de se ressasser des images terribles qu’on a déjà vu et qui font froid dans le dos. Puis il y a une autre peur, celle d’être confronté à un manifeste dénué de toute neutralité qui prônerait le ACAB comme unique mode de pensée et qui ferait passer un hooligan pour un bon samaritain. Heureusement ce n’est pas le cas, car Un Pays Qui Se Tient Sage offre bien plus qu’un diaporama ravageur peu flatteur pour la fonction policière.

Tout utilisateur aguerri du fil d’actualité de l’oiseau bleu Twitter est déjà tombé devant une publication de David Dufresne. Et même sans connaitre ce journaliste, documentaliste et écrivain, le « Allô Place Beauvau ? C’est pour un signalement » a fait le tour du web et des réseaux sociaux. Pendant quasi deux années et au plus fort du mouvement des gilets jaunes, Dufresne a décidé de cataloguer, dénombrer et faire remonter les images et vidéos tournées au smartphone de cas de violences policières prétendues, de blessures et mutilations.

On pourrait facilement qualifier le geste et la démarche Un Pays Qui Se Tient Sage d’être orientés sur de « l’anti-flic », en proposant au grand public une vision radicale qui fait état que seules les violences policières existent. Ce serait alors un autre angle journalistique, une autre tournure, et un autre récit que de montrer une facette hargneuse de certains manifestants venus en découdre avec l’autorité.  En choisissant la violence et la police, Dufresne choisit la fonction publique, il en choisit une institution, il choisit donc l’Etat et s’interroge sur sa responsabilité dans l’exercice de la violence à partir d’une citation de l’économiste et sociologue allemand Max Weber : « l’Etat revendique le monopole de la violence légitime ».

Un Pays Qui Se Tient Sage se révèle bien malin et particulièrement intéressant en ne chargeant pas tel un taureau lancé sur un matador son propos, mais en le théorisant. Grâce à un panel riche et varié d’intervenants, le film replace le débat, lui fait prendre de la hauteur et l’emmène sur diverses pistes (démocratie, formes de pouvoirs…). Dans une salle et confronté de plein fouet aux images de violences, le spectateur comme les acteurs du documentaire ne peuvent fermer les yeux et ignorer l’existence des choses. Le smartphone qui se transforme en grand écran prend une autre dimension. L’image qu’on pensait connaitre en l’ayant lu par tous les angles possibles décuple sa force, son impact pour virer vers une perdition totale des moyens devant la situation. Il ne reste plus que les yeux pour voir et encaisser le choc.  

Un autre point habile de la part de David Dufresne, c’est de faire intervenir ses participants de manière anonyme. Du moins on ne sait qui ils sont qu’à la fin du documentaire, même si certains contours se dessinent au fur et à mesure et paraissent évident. Certains pourront se sentir déroutés, préférant savoir directement à qui ils ont affaire. La démarche est pourtant salutaire en recentrant le contenu uniquement sur la parole et le discours prononcés. Qu’importe la fonction et le statut, c’est la liberté de parole qui prône, sur un sujet qui concerne tout le monde et pour lequel chacun pourra apporter son point de vue. Qu’ils soient sociologues, gilets jaunes, historiens, avocats ou simple mère au foyer, ils ont des avis qui divergent, qui se rejoignent, qui se confrontent. C’est l’image même de la société qui est présentée. La virulence des uns sera contrebalancée par la nuance d’un syndicaliste de police attristé et à bout de nerfs de devoir constater que ses collègues ont flanché et dérogé à leurs règles. De gauche, de droite, du centre ou apolitique, libre d’attraper l’information qui nous semble intéressante, de se faire sa propre opinion, ou d’y voir un quelconque militantisme.

Loin des plateaux télés et de l’éditorialisation par des experts dans l’art du meublage et la vacuité de propos, Un Pays qui se Tient sage se pose comme une fulguration d’intelligence. Des images brutales, un discours inspirant et l’ouverture au dialogue n’ont jamais été aussi nécessaire. Voyez Un Pays Qui Se Tient Sage, parlez-en et faites vivre le débat.

Un Pays qui Se tient sage, de David Dufresne… 1h26.

Sortie le 30 septembre 2020.

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