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Rétrospective Kim Jee-Woon #4 : tentative avortée, chauvinisme exacerbé

J’ai Rencontré Le Diable met un point d’honneur à faire reconnaître le talent de Kim Jee-Woon, et lui offre l’occasion de tenter une expatriation temporaire. Le temps d’un métrage, avant qu’il ne revienne en trombe au pays. Quatrième partie de notre rétrospective complète, c’est parti !

Le Dernier Rempart (2013)

Un réalisateur qui commence à rencontrer de gros succès hors de son pays, forcément, ça titille l’industrie hollywoodienne, qui s’évertue à tenter de récupérer le talent pour elle. Paris risqués qui se terminent régulièrement en amours impossibles, tant les bases canoniques des firmes américaines correspondent à des codes trop précis et envahissants, préférant alors sacrifier l’identité du cinéaste qu’elles convoitent pour le faire entrer dans leurs cases au final si réduites et monochromes. Ce n’est pas tous les jours qu’un Jean-Pierre Jeunet parvient à affirmer toute son identité graphique en s’implantant chez l’Oncle Sam, qui plus est dans une saga aussi exigeante productivement qu’ Alien. Et même si les contre-exemples font foison, et que certaines alliances ont été bénéfiques – on cite facilement John Woo, qui a tiré une épingle à peu près valide, mais dont les films à succès américains ont des ambitions moindres face à son accomplissement hongkongais -, les cinéastes asiatiques n’ont pas fait figure d’exception, étant ancrés dans un cinéma à l’identité éloignée des idylles hollywoodiennes. On pense à l’aller-retour de Tsui Hark, qui reviendra rapidement au pays, charcuté par les studios et déçu de l’expérience, et le parallèle peut se faire alors avec Kim Jee-Woon, qui va devoir refréner sa folie créatrice et son énergie à toute épreuve pour Le Dernier Rempart.

Heureusement, si le film est clairement anecdotique dans la carrière de son réalisateur, il n’en garde pas moins de beaux restes, qui peuvent faire office de divertissement assuré. Le retour d’Arnold Schwarzenegger dans un premier rôle, toujours un malin plaisir à le voir foncer vers la castagne, et une pléiade de seconds rôles fantastiques (Luis Guzman en tête !), qui confèrent le ton au métrage : ici, on s’amuse. Et il y a bien besoin d’amusement, quand les défauts sont légion. Montage épileptique, qui ne sublime aucune scène d’action, surtout quand celles-ci sont trépidantes de vitesse, fonds verts hasardeux – on pense au combat manu militari final, ignoble, où les incrustations décollent la rétine à chaque plan -, le film a cet aspect irregardable, agaçant par son manque de maîtrise, surtout lorsque l’on pense au Bon, la Brute, Le Cinglé, bien plus bordélique et pourtant toujours fluide. On s’attarde donc sur les dialogues, ce second degré constant permettant de passer un bon moment, et la caricature volontaire d’un Arnold qui prend toujours autant son pied à s’auto-parodier, et communique facilement son plaisir.

Le Dernier Rempart a pour lui cette nostalgie, le rappel des actioners décomplexés des 90’s qui jouent de l’exagération volontaire – rappelez-vous L’Effaceur, pour ne citer que lui -, d’un pseudo-caractère super-héroïque pour ses personnages mais qui, même si c’est le ton, joue de surenchère sans tomber dans une démonstration. Ça dégueule de partout mais c’est au final ce qu’on pourrait lui demander. C’est là le moment où l’on accepte de pardonner, de se laisser porter dans un moment unique qui sera vite oublié, aussi rapidement que le voyage en terres états-uniennes fut bref pour Kim Jee-Woon. Retour au pays, pour toucher au roman national.

The Age Of Shadows (2016)

Évidemment, comme nombre de fictions touchant à l’histoire, c’est un récit lissé, glorifiant ses héros qui nous est proposé. Nous suivons le parcours du capitaine de police coréen Lee Jung-Chool (Song Kang-Ho, toujours aussi immense), collaborant avec la police japonaise pour mettre à mal un réseau de résistants. Lui qui, plus pour des raisons de survie que d’idéologie, a trahi son pays pour se ranger du coté de la collaboration, va se heurter à un dilemme moral à mesure qu’il avance dans sa découverte du réseau mais aussi lorsque les actions provoquent la mort d’un de ses anciens camarades de classe, avec qui il nouait d’étroits liens avant l’occupation. Les leaders du mouvement résistant vont alors tenter de manipuler le policier, jouer sur sa corde sensible et son patriotisme refoulé pour réussir à fomenter leur attentat contre l’envahisseur japonais.

Un jeu de faux-semblants s’installe alors, durant lequel il faut s’armer d’observation. Les personnages sont nombreux, jouent d’une dualité entre fidélité à la résistance et traîtrise facile, et tout le monde peut basculer à tout moment. Exercice doublement difficile lorsqu’il s’agit de trouver les différentes taupes au sein du mouvement, et que Jung-Chool lui-même doit savoir comment frayer son chemin, maintenir sa couverture dans les deux camps. On assiste donc aux diverses montées de pouvoir, entre une résistance contrainte à fomenter ses actions dans l’ombre, tandis que les autorités japonaises renforcent leurs actions pour dénicher les récalcitrants.

La minutie de Kim Jee-Woon se ressent dans la retranscription de l’époque de l’occupation japonaise, notamment au niveau des départements décors et costumes. Si nombre de ses plans sont parfois trop courts et ne permettent pas d’apprécier ce travail de reconstitution à sa juste valeur, l’ambiance est soignée, et la mise en scène suffisamment propre pour nous plonger dans ces temps anciens qui auraient pu apporter une toute autre destinée à la population coréenne. Surtout, c’est la gestion de la tension qui est au cœur de la maestria de The Age Of Shadows. Ainsi, le réalisateur peut alterner deux ambiances qu’il connaît bien, ces longs moments de discussions pour installer les enjeux, émettre des problématiques qui deviennent futiles lorsque tout explose, et que la violence reprend le pas. Une violence moins graphique qu’à l’accoutumée, tant il tente de s’inscrire dans le polar sombre. On ressent l’aura des films de prohibition, centrés sur ces personnages charismatiques qui anoblissent leur mission par leur simple présence. Le récit alambiqué et complexe nous fait perdre en réticence tant l’on veut suivre leurs aventures.

Le film aborde également la notion de patrimoine, de conserver ses œuvres et ce qui fait l’identité d’un peuple quand le but de l’envahisseur est de le plier à sa culture en annihilant toute mémoire commune. Une notion importante, que la Corée aborde régulièrement, notamment dans M.A.L.M.O.E : The Secret Mission (2019) où il est question de l’écriture d’un dictionnaire pour conserver les différents dialectes. The Age Of Shadows se fait donc, en plus du film historique et d’un récit fantasmé – comprendre exagéré – sur l’héroïsme et l’exemplarité de ses protagonistes, une histoire identitaire, celle d’un pays qui ne lutte pas que pour se libérer des chaînes oppressantes mais aussi pour que perdure ce qui fait sa spécificité populaire. Utopiste tout en conservant sa part de dramatique qu’il n’hésite jamais à mettre en avant, il se fait l’allié de ceux dont la force de conviction peuvent mettre à mal l’ennemi le plus redoutable. Un aspect « pouvoir de l’amitié » empreint d’une naïveté qu’on lui pardonne tant l’exécution est épique.

Le Dernier Rempart, de Kim Jee-Woon. Avec Arnold Schwarzenegger, Johnny Knoxville, Luis Guzman… 1h47
Sorti le 23 janvier 2013

The Age Of Shadows, de Kim Jee-Woon. Avec Song Kang-Oh, Lee Byung-Hun, Gong Yoo
Sorti le 23 janvier 2018 en VOD

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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