C'est au cinéma Cannes 2020 Critiques

Drunk : pourvu qu’on ait l’ivresse

Premier verre. L’ivresse, quel sentiment divin. On s’évade le temps d’un instant, quelques grammes d’éthanol dans le sang, et tout semble possible. La liberté procurée par le nectar enivrant est telle que l’on en vient à se questionner sur ce qui nous empêche d’y succomber en permanence. On a là le point de départ de la théorie du psychologue Finn Skårderud, que Thomas Vinterberg met à l’épreuve dans Drunk, son nouveau long-métrage. Pourtant, si l’adage « sans alcool, la fête est plus folle » ne semble jamais si faux qu’avec ce film, les terribles conséquences de la consommation du breuvage ne sont jamais loin.

Deuxième tournée. Retrouvant son style très réaliste des débuts – on pense évidemment à Festen -, Vinterberg ne tarde pas à nous plonger dans une certaine atmosphère dionysiaque. Son introduction, montrant brièvement l’équivalent danois du « spring break », contraste toutefois avec ce qui suit. Plus qu’une beuverie sans nom, ni remords, Drunk parle avant tout de l’homme. Vieilli, paumé, égocentré. C’est Martin, prof d’histoire mou du genou, soporifique pour sa classe, déconnecté de sa famille. Lui qui voit sa légitimité remise en cause par les élèves, trouve du réconfort avec ses amis Tommy, Peter et Nikolaj. Ils décident, après une soirée bien arrosée – bien que filmée avec beaucoup de sobriété -, d’expérimenter une thèse selon laquelle l’on serait plus épanoui en étant constamment à 0,5g d’alcool dans le sang.

Nouvelle rasade. Vinterberg explore frontalement le rapport à l’alcool. Comparant ses personnages à Hemingway, Churchill ou Tchaikovsky, il réhabilite la beuverie et son intérêt dans nos quotidiens. Après tout, si ces illustres hommes ont brillé par l’ivresse, pourquoi se priver ? Par sa structure quasi universitaire – le film est construit comme un essai -, le récit nous embarque donc dans cette jouissive et mécanique descente aux enfers. Tituber devient la nouvelle façon de courir, et le bégaiement est symbole de libération de la parole. L’alcool est la fontaine de jouvence absolue, celle qui réchauffe les cœurs et rajeunit les âmes des quarantenaires désespérés. Quid de la dépendance me direz-vous, jeunes puritains ? Inenvisageable, car tout est calculé… enfin presque.

1,5 grammes. L’ode à la vie est ici telle que l’on perd la notion du danger présenté par le comportement de ces professeurs. Être saoul devient une banalité, les culs secs s’enchaînent comme les respirations, le vin remplace le café et la vodka l’eau. Cet état second se révèle même efficace personnellement et professionnellement. Il rapproche les couples et rend cool, seconde jeunesse oblige. On abandonne toute la logique sociale classique, imposant un comportement sain et morne, en attendant la mort comme le prochain bus. La boisson ramène alors à l’instinct et la passion, renvoie à l’expression d’une intelligence enfouie et irrationnelle. La caméra gagne en mouvement, en folie à mesure que le taux monte. Elle donne à voir des hommes plus que jamais aux manettes de leur vie, prêts à tout pour s’épanouir, sans pour autant anticiper le lendemain et les conséquences d’une telle ébriété.

Black-out. Le cinéaste, en pleine maîtrise narrative, passe en une fraction de seconde du verre à moitié plein au verre à moitié vide. L’ivresse comme célébration révèle ses fêlures et fait entrevoir les maux d’une famille, insidieusement détruite par l’égoïsme du paternel saoulard. Un plan sur le regard estomaqué d’un enfant voyant son père incapable de tenir debout, et le paradigme du film change brutalement. Vinterberg insuffle ses éléments dramatiques avec simplicité. La rigueur documentaire qui ressurgit après la beuverie ultime frappe telle une rupture d’anévrisme et amène une réflexion sur les dérives d’une consommation d’apparence bénéfique. Mads Mikkelsen, déçu puis péchu se retrouve déchu. La complexité humaine, l’intime faillibilité qu’il véhicule, face au jugement dur mais logique de ses proches, émeut et nous plonge face à un dilemme existentiel majeur : comment trouver l’équilibre qui amène au bonheur ?

Gueule de bois. Avec Drunk, Vinterberg évoque la dépression et la biture avec beaucoup de justesse. Ne condamnant jamais ses personnages par son style réaliste, qui ne fait qu’accompagner le mouvement des figures représentées, il nous enivre et nous fracasse simultanément. Ce festival d’émotions contraires, doté d’une des plus belles conclusions de l’année, célèbre la vie comme il se doit, et nous invite à nous amuser, nous libérer mais avec modération et sans négliger ceux qui nous entourent. Car finalement, ce n’est qu’à plusieurs que la fête est plus folle. *Bruit de décapsuleur* C’est reparti pour un tour.

Drunk de Thomas Vinterberg. Avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Maria Bonnevie, … 1h55

Sortie le 14 octobre 2020.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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