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Les Sept de Chicago : injuste justice

Émeutes, violences policières, procès irréguliers teintés de discrimination, on serait tenté de croire que ces choses appartiennent au passé. Pourtant, on est loin de cette utopie. Si les États-Unis connaissent leur lot de troubles, avec notamment le mouvement « Black Lives Matter« , difficile de ne pas nous sentir concernés avec feu nos gilets jaunes, et toutes les polémiques sur les violences policières discutées récemment dans le documentaire Un pays qui se tient sage de David Dufresne. Aaron Sorkin débarque alors sur Netflix, trois ans après ses débuts derrière la caméra pour Le grand jeu, avec Les Sept de Chicago. Un film de procès qui arrive au moment opportun, sans pour autant aller plus loin.

Le scénariste du Social Network nous raconte ici l’histoire de la Convention des démocrates de 1968, accompagnée de manifestations violentes, et les conséquences pour les organisateurs des mouvements. L’enjeu est alors de voir la réaction des institutions, entre incompétence, corruption et discrimination. Les sept de Chicago commencent par être huit, avec le chef des Black Panthers amené à la barre, malgré sa non-participation aux projets des autres. Sorkin illustre tout ceci dans une introduction aussi rythmée que minutieuse, présentant les différents protagonistes et leurs stratégies le jour J.

Les dialogues, si précieux à l’auteur, sont d’un tempo parfait. On est directement immergé dans l’ambiance et la vivacité intellectuelle de l’époque. Il est d’autant plus intéressant de voir comment Sorkin s’approprie l’affaire, quand on sait qu’elle avait déjà été retranscrite par Godard – durant la période Groupe Dziga Vertov – dans Vladimir et Rosa, avec un style bien plus fou et cinglant. Ici, pas de superflu, seulement le procès et de nombreux flashbacks pour nous faire vivre la réalité de l’événement. Des images d’archives se greffent à la reconstitution des faits, nous confrontant à une violence crue et terrible, qui trouve un écho puissant avec les événements récents déjà mentionnés.

Le procès est alors une quête de vérité et de justice, révélant les dysfonctionnements d’une institution. Le juge incompétent agace par son esprit déjà orienté vers une condamnation des prévenus. Si la salle est solennelle, ce qui s’y passe relève presque de la farce tant rien n’a de sens dans cette opposition purement politique, entre un vieux monde enfermé dans son idéologie et la jeunesse qui n’en peut plus de voir les siens partir à l’abattoir qu’est le Vietnam. Dès le traitement de Bobby Seale, allant d’une isolation constante sans lui permettre d’assurer lui-même sa défense, à des violences extrêmes dans l’enceinte même de l’audience, on sait que quelque chose ne va pas. Par ailleurs, cet artifice du découpage marque la position du cinéaste, ayant envie de dénoncer mais n’y allant peut-être pas assez frontalement. Là, le projet s’épuise un peu et le style hollywoodien trouve ses limites. Sans virer à l’académisme absolu et en altérant un peu la réalité, le récit manque d’ampleur et d’impact dans sa mise en scène pour marquer véritablement.

Pour autant, sans explorer suffisamment ce terrain, Sorkin n’élude pas un autre point important : la gestion de l’affaire par les concernés, et les questionnements qui vont avec. Les sept sont certes unis par leur but final mais ne partagent pas les mêmes idéologies et modes de vie, ce qui implique certaines tensions. Celles-ci se retrouvent surtout à travers la rivalité entre Tom Hayden et Abbie Hoffman. Eddie Redmayne et Sacha Baron Cohen s’insupportent mutuellement et le film révèle alors une certaine difficulté dans les communications entre des personnes pourtant habitées des mêmes rêves. En un sens, on se rapproche de l’introduction du Zabriskie Point d’Antonioni avec un amas d’étudiants qui veut changer le monde mais incapable de s’écouter dans ses sessions de discussions. Sorkin, par son sens du dynamisme crée alors des ping-pongs verbaux passionnants où chacun expose ses arguments pour savoir comment réussir, ensemble, à gagner cette affaire, soit judiciairement, soit symboliquement.

Avec Les sept de Chicago, Aaron Sorkin met l’Amérique – et le monde – face à une réalité passée qui résonne encore aujourd’hui dans grand nombre d’États. Si l’électrochoc voulu ne fonctionne pas totalement par une forme limitée et un côté lisse qui empêche d’y voir plus qu’un constat, l’intérêt reste présent et ce second film du réalisateur s’avère être un film de procès de bonne qualité. Il nous rappelle que la vérité est difficile à faire comprendre à certains, et que la Justice doit prévaloir sur les intérêts politiques.

Les sept de Chicago de Aaron Sorkin. Avec Eddie Redmayne, Joseph Gordon-Levitt, Sacha Baron Cohen, … 2h09

Sortie le 16 octobre 2020 (Netflix)

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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