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Albert Dupontel : éternel enfant mais cinéaste mature

Auteur à part dans le paysage cinématographique français, issu de la génération Noé, Jeunet et consorts, Albert Dupontel s’est distingué comme l’un des réalisateurs les plus passionnants à voir évoluer. Ayant débuté avec un style punk complètement barré, il semble s’être peu à peu calmé sur certains points pour arriver à une maturité à laquelle il mêle toujours ses coups de folie. À l’aube de la sortie de son nouveau long-métrage Adieu les cons, il est plus que jamais temps de revenir sur la carrière de cet artisan aussi marginal que talentueux.

Jouer sur le décalage pour parler du monde réel

Quand on s’attaque à la filmographie de Dupontel, on décèle rapidement une personnalité forte, qui sort des sentiers battus. Dès son premier passage derrière la caméra, pour le court-métrage Désiré (1992), il démontre d’une ambition détonante – il crée une sorte de clinique dystopique digne de figurer dans Brazil -, et d’un humour dérangé. L’allusion à Brazil n’est pas anodine. En effet, Dupontel s’inscrit directement dans la lignée de cinéastes comme Terry Gilliam – lequel apparaît d’ailleurs dans Enfermés dehors (2006), aux côtés de son acolyte Terry Jones, et 9 mois ferme (2013). Il traduit une obsession pour l’absurde, à l’image de l’accouchement de Désiré, avec ce bébé déjà sorti sans que les docteurs ne l’aient notifié, ce qui entraîne une escalade de situations abracadabrantesques et hilarantes. Cet humour, souvent noir et cynique, lui permet en filigrane de s’attaquer à la société et de montrer ses travers.

Les inégalités, notamment, parcourent l’œuvre de Dupontel, lui qui aime magnifier les laissés-pour-compte (Bernie), les parias (Enfermés dehors), les artistes (Le créateur et Au revoir là-haut) voire les criminels (Le vilain et 9 mois ferme). Il fait preuve d’une humanité bienvenue, qui apporte de la chaleur dans un monde manifestement injuste, gangréné par le tout-argent et l’importance de l’image. Il n’hésite pas à taper fort sur ce qui le dérange. On pense évidemment à l’infiltration suivie du kidnapping d’Hélène Vincent dans Bernie, séquence d’une violence folle, marquée par un viol suggéré de la petite fille bourgeoise sur son piano à queue… mais Dupontel ne s’arrête pas là. Délaissant le trash assez rapidement, il va opter pour une forme de critique par la bienveillance et l’humour joyeux. Enfermés dehors contient peut-être le plus bel exemple de cette évolution, avec la grande foire aux bébés organisée, laquelle voit des centaines d’individus malfamés ramener des bambins pour obtenir de quoi se nourrir. La conclusion du film, avec le changement de métier du personnage de Nicolas Marié – passé de PDG hyper-capitaliste à gérant d’un resto du cœur de luxe -, traduit cela également. Dupontel entend donc nous montrer les défauts de notre monde avec son regard à lui, déjanté et inquiet.

Même récemment, dans Au revoir là-haut, probablement son film le plus abouti en date, il arrive à faire ressentir à la fois une horreur du contexte, avec la scène de guerre du début d’un réalisme glaçant, et le fossé existant entre deux classes sociales. Pour ce deuxième aspect, il n’y a qu’à observer l’arrivée de son personnage à la maison Péricourt où tout l’émerveille tandis que la caméra rappelle sans cesse la petitesse du soldat Maillard ainsi que son absence de légitimité à errer dans ces lieux. Plus que jamais maître des outils à sa disposition, Dupontel arrive avec ce récit à toucher le sublime. Son adaptation du roman de Pierre Lemaître est loin de se cacher derrière l’écriture, au contraire. Il parvient à insuffler son grain de folie à chaque instant, par des mouvements de caméra improbables qui régalent les pupilles, mais aussi une direction artistique de haute volée, entre la galerie de masques d’Édouard et la scène de fête improvisée à l’hôtel. L’écart de budget avec ses films précédents – celui-ci tutoie les vingt millions d’euros – se fait ressentir et l’on sent un metteur en scène qui se fait plaisir, tout en réussissant, enfin, à fédérer les foules.

Dupontel sur le tournage d’Au revoir là-haut, film qui lui vaudra enfin une grande reconnaissance, avec notamment un César du meilleur réalisateur

Le poids de Bernie

Car Dupontel, par son style bien à lui, a mis longtemps à s’installer comme un cinéaste important. Bernie a été un petit choc à sa sortie, il faut le reconnaître. Véritable manifeste punk et antisocial, il s’agit surtout d’un buffet à volonté d’expérimentations formelles et de gags improbables. Le tout fonctionne et imprègne la rétine, avec à la clé un réel succès commercial mettant directement le cinéaste sur le devant de la scène, avec une certaine pression quant à ses choix futurs. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de ce qu’il décide de raconter dans Le créateur, son deuxième long-métrage. Plus qu’un simple film sur la création, c’est une double mise en abyme, avec un volet directement inspiré de la situation du cinéaste. En effet, comment ne pas voir en Darius – auteur de sa première pièce de théâtre auréolée de succès, désormais en panne d’inspiration, à qui l’on demande de bûcher sur une nouvelle œuvre – une représentation de Dupontel lui-même qui se doit de revenir avec brio pour son deuxième film.

L’angoisse immanente à une telle tâche se ressent à chaque instant dans Le créateur, dans lequel l’auteur s’attaque à la névrose de manière frontale et sombre, mais non sans humour. Il passe du simplet barjo qu’était Bernie à l’intello tourmenté et prêt à tout avec Darius, pour un résultat plus dérangeant encore. Dupontel vire presque à l’étude psychologique, rendant alors amères même les séquences les plus comiques. Ce virage vers une noirceur plus prononcée, pas forcément plus réaliste, est peut-être ce qui provoque l’échec du film, que son réalisateur estime comme l’un de ses préférés.

Les conséquences sont palpables dès Enfermés dehors, avec Dupontel qui ressort son personnage de Bernie du placard, avec seulement l’habit de flic en plus. Certes, il y apporte des variations mais cet archétype de l’imbécile heureux et combatif devient une marque de fabrique qui nuance quelque peu l’originalité dont il fait preuve sur le reste. Il s’en détache légèrement dans Le vilain, film parmi ses plus aboutis, dans lequel il accentue le côté psychopathe de son personnage. L’humour noir revient donc en force dans cette aventure mère-fils complètement barrée qui semble être l’aboutissement de la première partie de carrière du cinéaste. Empruntant définitivement à l’univers du conte, il atteint ici une forme de maturité qui lui faisait défaut jusqu’alors ; malgré leurs qualités évidentes, Bernie et Le créateur pâtissent de certaines longueurs et d’un côté fouillis éreintant. La narration, ici plus tenue, amène une fluidité bienvenue à cet enchaînement de cascades et autres tentatives de meurtres délirantes, animées par une Catherine Frot en grande forme qui éclipse presque la performance de Dupontel lui-même. Ce dernier va continuer d’explorer cette image du bandit au grand cœur dans 9 mois ferme, qui marque le basculement vers un cinéma d’apparence plus simple mais toujours aussi fourni en idées.

Si l’influence de Bernie demeure, l’auteur le développe encore davantage grâce à cette relation farfelue entre une magistrate et le malfrat qu’il interprète. Il se met toutefois en retrait, et marque une certaine évolution de son cinéma. Car si chacun de ses films est habité par une galerie de comédiens talentueux, des copains – Nicolas Marié, Philippe Uchan, Michel Vuillermoz et j’en passe -, aux caméos, ses rôles deviennent peu à peu des leviers aux autres protagonistes et leurs histoires. À l’image du metteur en scène, ils organisent à leur manière ce qui va suivre par la mise en place de stratagèmes, comme dans Le vilain ou Au revoir là-haut – dans lequel Dupontel prend en plus la posture du conteur -. L’enfant attardé-attachant des premiers films devient dans le même temps un papa maladroit mais adorable, entre un bébé qui lui évite la prison dans 9 mois ferme et une gamine adoptée dans son adaptation du roman de Lemaître. Preuve, à nouveau, d’un cinéma qui n’a de cesse d’éclore tout en conservant un rapport à l’origine de la vie.

Bernie ou une source de création qui ne tarit pas

L’enfant comme fil rouge

En effet, s’il y a bien une thématique qui guide toute la filmographie de Dupontel, c’est ce questionnement sur la volonté d’être parent, sur le caractère désiré ou non de la progéniture. À ce titre, son court-métrage nous révèle déjà tous les tourments qui animent l’auteur sur le sujet, et qu’il n’a cessé de développer ensuite. Dans Bernie, il nous cueille directement avec cette histoire de gosse abandonné qui part à la recherche de ses parents qui ne le veulent pas. Il montre la difficulté, voire l’impossibilité, de se construire sans l’encadrement, la chaleur parentale et les conséquences qui en découlent. C’est aussi la force de ce premier film, celui de retranscrire sans concession l’effervescence émotionnelle liée à l’éventualité de créer une sphère familiale qui n’a jamais vraiment existé.

Avec Le créateur, il se détache de cela, du moins il ne l’aborde pas aussi frontalement. Il s’agit ici d’accoucher d’une œuvre, chose pas forcément plus évidente que d’évacuer un marmot. Le rapport à la création est alors montré comme celui d’un père avec son fils, entre émerveillement à chaque progrès et frustration générale à cause des problèmes que cela cause, avec notamment l’interrogation qui plane tout du long : a-t-il vraiment envie d’écrire cette pièce, et donc de donner vie à son imagination ? On a là une tentative décalée mais ô combien intelligente pour traiter différemment d’un sujet qui semble balisé.

Toutefois, suite à l’échec déjà évoqué, il revient vite à une approche plus frontale dans Enfermés dehors et 9 mois ferme. Dans le premier, il montre le chemin d’une mère pour récupérer son enfant, sous les griffes de ses beaux-parents plutôt inquiétants. Il lance ici une quête effrénée et quasi-religieuse, à l’image de l’iconographie de la Sainte Famille reprise à la fin, donnant à cette histoire une allure de fable de Noël réconfortante. Avec le second, il revient directement sur la question de la grossesse, qui vient ici parasiter la vie et la carrière d’une magistrate prometteuse. Le long et pénible périple du déni vers l’acceptation est ici retranscrit, mais de manière assez superficielle. L’humour qui porte le film empêche de bien apprécier toute la complexité psychologique qui irrigue le récit, lequel reste tout de même très appréciable par la multitude d’idées dont il regorge.

Enfin, dans Le vilain et Au revoir là-haut, il met en avant les relations tumultueuses entre parent et enfant que tout oppose. D’un côté, la mère calme et le fils criminel, de l’autre le père homme d’affaires et le gosse artiste. Ces deux traitements amènent respectivement leur lot de trouvailles, ludiques pour l’un avec les pièges mutuels qui sont tendus, et beaucoup plus dramatiques pour l’autre. Avec Adieu les cons, Dupontel semble continuer d’explorer cette voie, à travers l’histoire de cette maman qui veut retrouver le bambin qu’elle a abandonné à la naissance. L’occasion de voir si, une fois encore, sa créativité l’aidera à ne toujours pas tomber dans la redite.

9 mois ferme, retour de l’image de la femme enceinte vingt et un ans après Désiré

Un cinéaste complet qui n’a pas peur d’oser

On l’a vu, la carrière de Dupontel est autant marquée par une linéarité thématique que par une évolution stylistique. D’abord en roue libre, il s’est peu à peu calmé tout en gardant son amour de l’expérimentation. Et pour ce qui est d’expérimenter, c’est clairement un client. Son œuvre questionne l’image en permanence, entre des plans en vision subjective d’animaux – de l’oiseau de Bernie à la tortue du Vilain -, et les mouvements dégénérés de caméras. C’est en ça qu’il s’inscrit dans la lignée des formalistes français, ceux qui n’ont pas froid aux yeux et donnent à voir un cinéma frais qui ravive la foi en cet art et sa capacité à se renouveler. Certes, il tombe parfois dans une certaine lourdeur, comme dans Enfermés dehors qui, au delà de la répétition avec Bernie pour le personnage, ne semble être qu’une version plus poussée, et forcée, de celui-ci dans les gags. Néanmoins, sa place dans le paysage cinématographique actuel est des plus méritées. Il est un auteur reconnu, dont chaque sortie est un évènement, et qui, pour l’heure, ne déçoit que très peu. On sort de chacun de ses longs-métrages avec les yeux écarquillés mais surtout émus. Car s’il est un amoureux du visuel et de la création, Dupontel se distingue aussi par l’amour qu’il porte à la vie, sa complexité et les émotions qui l’accompagnent. Des choses auxquelles les cons ne prêtent sûrement pas attention, alors comme Albert nous pouvons poliment leur dire : « Adieu ».

Filmographie d’Albert Dupontel :

Bernie. Avec Roland Blanche, Hélène Vincent, Claude Perron… 1h27
Sorti le 27 novembre 1996

Le Créateur. Avec Michel Vuillermoz, Claude Perron, Philippe Uchan… 1h32
Sorti le 16 juin 1999

Enfermés Dehors. Avec Nicolas Marié, Yolande Moreau, Claude Perron… 1h28
Sorti le 5 avril 2006

Le Vilain. Avec Catherine Frot, Bouli Lanners, Nicolas Marié… 1h26
Sorti le 25 novembre 2009

9 Mois Ferme. Avec Sandrine Kiberlain, Philippe Uchan, Nicolas Marié…
Sorti le 16 octobre 2013

Au Revoir Là-haut. Avec Nahuel Perez Biscayart, Niels Arestrup, Emilie Duquesne… 1h57
Sorti le 25 octobre 2017

Adieu Les Cons. Avec Virginie Efira, Michel Vuillermoz, Nicolas Marié
Sortie le 21 octobre 2020

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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