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Michel-Ange : de la difficulté d’être un génie

Cinquante et un ans après avoir participé au scénario d’Andreï Roublev de Tarkovski, Andreï Konchalovsky s’attaque de son côté à un la vie d’un grand artiste. Mais grand est un euphémisme ici, tant Michel-Ange est un monstre sacré de l’Art rendant l’entreprise de réaliser un drame historique, lorgnant du côté du biopic, encore plus risquée sur le papier. La découverte de ce vingt-deuxième long-métrage du cinéaste russe lors du Festival de La Rochelle vient pourtant dissiper grand nombre de nos craintes éventuelles.

Konchalovsky n’entend pas faire un film « classique » sur une personnalité adorée. Il préfère continuer le travail d’exploration psychologique effectué dans le film de Tarkovski évoqué plus haut, tout en adjoignant aux difficultés personnelles, inhérentes à l’artiste, le contexte politique très tendu de l’époque. Michel-Ange est donc directement montré comme bizarre, parlant seul sur la route de Florence avec un écho qui fait comprendre son enfermement dans ses pensées. Il est un génie, cela ne fait aucun doute, ni pour lui ni pour les grands d’Italie ou ses contemporains qui lui vouent autant d’admiration que de jalousie. Malheureusement, dans un monde où le péché règne, celui qui croit s’en extirper par l’Art s’avère être en réalité aussi coupable que les autres. Le cinéaste livre alors une oeuvre sur l’orgueil d’un esprit fou, à l’ambition démesurée et au talent brut. Il arrive à faire revivre tant la carcasse du peintre-sculpteur, à travers une ressemblance frappante entre l’interprète Alberto Testone et la représentation faite par Daniele da Volterra, que son âme d’artiste total et dérangé, entre exigence sans faille et poésie pure.

Il opte donc pour un parti-pris réaliste, à l’image du choix de l’acteur, qui se ressent à chaque instant. Le travail sur les costumes, les décors et le langage est considérable et abouti, donnant un sentiment fort d’immersion. Tout semble vivre comme à l’époque, les figurants grouillant de partout, les pots de chambre étant vidés en permanence, bref la crasse et la vie des rues sont palpables, l’arrière-plan comme le hors-champ jamais négligés. D’autre part la photographie d’Aleksandr Simonov est sublime. Utilisant le petit ratio d’image et le 35 mm à merveille, il magnifie les cadrages minutieux du réalisateur et offre des plans d’une beauté effarante. Malgré tout, il quitte parfois ce ton terre-à-terre pour lorgner du côté de la satire, en insufflant de grosses doses de grotesque à son récit. Les hommes de pouvoir sont alors moqués et ridiculisés par leur jeu excessif et les comportements étranges leur étant attribués. Ceci contribue à sa vision finalement assez cynique de ce début de Renaissance italienne, période où tout est loin d’être rose.

Le personnage de Michel-Ange est alors passionnant. Tourmenté par ses démons intérieurs, le rendant de plus en plus mégalo tout en appauvrissant ses capacités, il cherche la perfection absolue qu’il voit notamment dans l’oeuvre de Dante Alighieri, qu’il invoque à plusieurs reprises. S’ajoute à cela la querelle politique qui nourrit le film, à savoir la rivalité entre les Della Rovere et les Médicis alors que le pouvoir passe de l’une à l’autre. L’artiste devient alors un objet de convoitise pour les deux camps, et celui-ci essaye de trouver sa place tout en assurant sa survie personnelle et financière. Ce tiraillement continue davantage de faire se disperser le talent, là où son possesseur garde une certaine candeur quant à la puissance de son Art.

Et c’est là que se situe le coeur du film, à travers des scènes dingues dans une carrière de marbre. Nous faisant quitter les ruelles sales des villes, Konchalovsky nous montre des montagnes par un esthétisme bouleversant, grâce au blanc-immaculé du matériau recherché. Les séquences se déroulant là-bas sont clés et dénotent pas mal du reste du récit. Le cinéaste insiste dessus en leur conférant un aspect quasi-documentaire qui devient troublant quand le film prend des allures du Fitzcarraldo d’Herzog. Ici, pas de bateau devant gravir une montagne mais un bloc colossal de marbre, appelé le « monstre » – symbolisant également la démesure de l’ambition de l’artiste -, qui doit être descendu tout en bas de la carrière. La tension est à son comble tant le réalisateur joue parfaitement de son environnement pour retranscrire l’effort titanesque et le danger qui demeure omniprésent. C’est finalement là que se joue la santé mentale du génie, dans un projet dément, visant simplement ensuite à la réalisation d’un autre encore plus dément d’un point de vue timing.

Konchalovsky parvient donc à nous faire partager les moments de chaos de l’un des plus grands créateurs de l’histoire de l’humanité. Bien que sombrant parfois dans une certaine lourdeur d’écriture, avec aussi un début et une fin trop rapides et confuses, il livre un récit fort, sans concession, sur ce pécheur malgré lui, à l’aura folle. Michel-Ange est alors un pari gagnant, jonglant habilement entre séquences extatiques et d’angoisse, d’hallucinations et de colère, avec à la clé un beau panorama sur l’homme comme l’artiste, les deux faces d’un génie créatif unique.

Michel-Ange de Andreï Konchalovksy. Avec Alberto Testone, Jakob Diehl, Yuliya Vysotskaya… 2h14
Sortie le 21 octobre 2020.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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